La Gazette

des Comores

Littérature : « Dans la peau d’une autre » : une plongée dans les fractures sociales comoriennes

Littérature : « Dans la peau d’une autre » : une plongée dans les fractures sociales comoriennes © : HZK-LGDC

Signé par Azhar Ahmed Abdou aux éditions Cœlacanthe « Dans la peau d’une autre » est un récit porté par une plume à la fois crue et poétique. Il explore les blessures intimes et les injustices sociales qui traversent la société comorienne, une voix qui dérange, une mémoire qui interpelle et une invitation à regarder en face les réalités.


Né en 1991, Azhar Ahmed Abdou a grandi dans les quartiers sud de Moroni, avant de suivre un cursus littéraire à l’Université des Comores. Slameur au collectif Les Slameurs de la Lune puis cofondateur d’Art 2 la Plume, il a très tôt fait de l’écriture et de la scène des outils de transmission. Installé en France après un Master en Lettres modernes à Lyon 2, il enseigne aujourd’hui le français tout en poursuivant ses activités littéraires et en développant Kaulu, un projet numérique consacré à la mémoire et au patrimoine comorien. « Au fond, que ce soit par l’enseignement, le journalisme, le slam ou la littérature, je poursuis la même ambition : transmettre, préserver la mémoire et donner une voix à celles et ceux que l’on entend trop peu », confie-t-il.

L’idée du roman est née en 2016, à la veille de son départ pour la France. À l’occasion d’ateliers animés par l’écrivain Soeuf Elbadawi, l’auteur a été invité à écrire sur son quartier d’enfance, Madji-juu. Mais au lieu de se limiter à une description documentaire, il a choisi de donner vie à des personnages inspirés de réalités vécues et de témoignages entendus. C’est ainsi qu’est née Bahati, héroïne du roman. « Je refusais que Madji-juu soit réduit à la violence ou à la délinquance. Ce qui m’intéressait n’était pas seulement le lieu, mais les êtres qui l’habitaient : leurs blessures, leurs contradictions, leurs rêves », explique-t-il.

Bahati est une femme marginalisée : prostituée, amoureuse d’une autre femme, victime de violences. À travers elle, l’auteur met en lumière des réalités souvent reprochées. « Je n’ai pas voulu provoquer. J’ai simplement voulu dire tout haut ce que beaucoup pense tout bas. La littérature doit avoir ce courage-là : ouvrir des conversations que la société préfère repousser », affirme-t-il. Azhar voit dans Bahati une figure qui parle aussi à ses enfants : « Elle montre à ma fille que le silence protège rarement les victimes, et à mon fils que le véritable courage n’est jamais de dominer mais de protéger. »

Dans ce récit, certains lecteurs se reconnaîtront dans les combats portés par le roman, d’autres seront dérangés par les thèmes abordés : inceste, prostitution, harcèlement, homosexualité féminine, hypocrisie sociale. « Bien sûr que j’ai eu peur. Mais un écrivain ne peut pas choisir uniquement les histoires qui rassurent. Il doit parfois accepter d’écrire celles qui dérangent », souligne-t-il. « Ce roman est une invitation à suspendre le jugement. À écouter davantage. À comprendre que derrière une personne marginalisée se cache souvent une succession de violences dont elle n’est pas responsable », rajoute-t-il. Avec ce premier roman, Azhar Ahmed Abdou signe une entrée distinguée dans le paysage littéraire comorien d’expression française.

Aticki Ahmed Ismael

 


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