La Gazette

des Comores

Interview / Mahamoudou Ali Mohamed, président de la Nouvelle OPACO « Le secteur privé va très mal »

Interview / Mahamoudou Ali Mohamed, président de la Nouvelle OPACO « Le secteur privé va très mal » © : HZK-LGDC

Dans une interview exclusive accordée à La Gazette des Comores / HZK-Presse, le président de la Nouvelle OPACO (Organisation patronale des Comores) tire la sonnette d'alarme. Mahamoudou Ali Mohamed estime que le secteur privé comorien va très mal. Il regrette le fait que les discours du président de la république ne soient pas suivis d'actes concrets pour accompagner le secteur.


Question: Comment se porte le secteur privé comorien aujourd’hui ?

 

Mahamoudou Ali Mohamed: La contraction de l'activité du secteur privé s'est accélérée depuis l’arrivée de l’Administration du Président AZALI en 2016. Hormis les professions de foi du Président AZALI sur l'importance du « Secteur privé », nous faisons face à un gouvernement non coopératif à l’égard du secteur privé comorien. Le secteur privé va très mal et son environnement continue à se dégrader, plusieurs éléments le prouvent : aux difficultés classiques connues (accès aux financements, pression fiscale, désorganisation de la justice etc.) sont venus s’ajouter d’autres facteurs : exclusion systématique des entreprises nationales de la commande publique, introduction des taxes sans aucun respect des textes légaux, intervention abusive sur le marché (cas du riz de luxe où on introduit l’exigence de licence pour en réalité casser les importateurs privés au profit d’ONICOR), remise en cause de l’unicité du marché entre les îles (ainsi une entreprise enregistrée à Moroni est obligée d’être réenregistrée à Mohéli et payer une patente pour avoir le droit d’effectuer des opérations d’achat et/ou vente). Comme vous le constatez, le secteur privé est mis sérieusement en difficulté et la tendance ne semble pas s’inverser.

 

Question: Dans une lettre adressée au chef de l’Etat, vous avez parlé des nombreux facteurs qui bloquent la relance de l’activité économique. Pourquoi cette alerte un peu tardive ?

 

MAM: Ce n’est pas une alerte tardive puisque les questions évoquées ont déjà fait l’objet d’autres communications. C’est plutôt des rappels. Le Président Azali a décliné sur tous les tons dans ses discours son attachement au secteur privé mais il semble oublieux de la situation inquiétante du secteur privé et de nos incessants rappels à propos des atteintes aux lois économiques. Nous y avons cru longtemps à son discours et nous avons continué de lui rappeler que la volonté affichée n’est pas suivie par son Administration. C’est tout à fait le contraire qui est mise en place.

 

Question: Depuis longtemps, vous vous insurgez contre les procédures de passation des marchés publics. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

 

MAM: Bien-sûr. Nous avons même déposé des plaintes en 2018 contre le Ministère des Finances et des Infrastructures sur le non-respect de la procédure. Non seulement les plaintes ne sont pas instruites mais les atteintes à la procédure ont redoublé de plus belle. Le respect des lois économiques semble être le cadet de leurs soucis. Et aujourd’hui nous dépassons le cas de simple non respect des procédures, c’est toute la politique mise en œuvre en matière d’investissement.

 

Quelques faits pour mieux cerner de quoi il s’agit : (1) dette intérieure mise entre parenthèse et aucun effort pour la régler y compris pour les engagements récents comme en 2016 avec l’opération Ramadan, (2) le secteur de la distribution totalement ouvert aux étrangers, même le commerce ambulant ; (3) Préférence donnée au contrat de gré à gré pour la commande publique; (4) aucune disposition pour soutenir l’entreprise nationale dans la réalisation des gros marchés d’infrastructures.

Comme vous le constatez, cela prend des allures inquiétantes et menace l’existence même de nos entreprises. Si vous ajoutez à cela, les mesures prises de monopole public pour l’importation des médicaments contre les pharmacies d’officine, le non-respect de la liberté de marché qui est légal chez nous, la Commission de la concurrence chuintée et les lois bafouées par les dispositions règlementaires de l’ordonnance N°19-001/PR (dont la perception du minimum d’imposition qui passe de 1% à 3% du CA). Alors vous vous rendez compte de l’ampleur de la question.

 

Question: En tant que patron de la Nouvelle OPACO, quelles sont les stratégies à mettre en place pour relancer l’activité économique du pays ?

 

MAM: Nous disons souvent qu’il n’y a pas de relance de l’activité économique de manière durable, sans amélioration de la gouvernance économique.

La première stratégie est de sortir du désordre actuel où chaque administration se sent libre d’instaurer des taxes, de modifier les procédures sans aucune référence aux textes légaux ou réglementaires. Il faut donc clarifier les responsabilités des ministères et administrations en charge de l’économie et des finances. C’est un préalable pour rechercher la cohérence nécessaire entre le discours de l’état sur l’émergence et la pratique au quotidien des administrations. Les administrations d’exécution n’ont pas le pouvoir de s’ériger en faiseur de loi. Aussi le tribunal administratif doit assumer pleinement ses responsabilités pour rappeler ces administrations à leur mission.

Responsabilité, Cohérence, Respect des textes et Concertation voilà les quatre piliers qui peuvent aider à relancer l’activité économique car leur mise en œuvre avec esprit de suite fera renaitre la confiance nécessaire au secteur privé.

 

Question: Pourtant on parle d’un taux de croissance de 2% pour 2019…. Vous contestez ce chiffre ?

 

MAM: C’est possible et nous ne contestons rien. Par contre, nous maintenons que ce taux est une apparence, très fragile. D’abord parce que cette croissance est soutenue par les gros travaux d’investissements publics qui sont limités dans le temps et repose exclusivement sur du financement étranger : APD aléatoire et ou prêt mal négocié comme celui de l’hôpital El Maarouf. Ensuite tout le fruit de ces marchés repart à l’extérieur mais très peu est réinvesti sur place. Les éléphants blancs que nous sommes en train de construire auront rapidement des difficultés pour avoir de l’herbe à consommer : regarder le sort de l’hôpital de Bambao à Anjouan, regarder l’entretien des routes….

 

Question: Ces derniers temps, de plus en plus d’entreprises étrangères gagnent les marchés publics. Comment expliquez-vous cela ?

 

MAM: C’est un choix du gouvernement mais malheureusement ce que  les autres ont fait et permis de décoller, nous ne savons pas le faire. Confier ces marchés à des entreprises étrangères pour bénéficier de leur savoir faire est une bonne chose si cela s’inscrit dans une politique globale de transfert de compétence. Nos autorités ne prennent nullement cette direction, car cela devraient se traduire des les cahiers de charge pour ces marchés : obligation de partenariat avec des entreprises nationales, quota minimal attribué aux nationaux (10 à 30%), sous-traitance, approvisionnement des agrégats et même des produits importés etc.  Cela aurait un sens et donnerait de la perspective à nos entreprises et leur permettrait de grandir. Conquérir le savoir-faire pour nos entreprises devrait être soutenu par l’Etat y compris par du financement.

 

Mais ici nous sommes tombés sur la tête. Et de plus la plupart des entreprises étrangères qui gagnent des marchés ici sont détentrices d’un agrément, donc l’Etat comorien ne perçoit pas de recettes fiscales de leur part. Pendant que d’autres pays privilégient la préférence nationale, ici nous dédaignons le privé comorien voire nous le traitons d’incapable et d’incompétent

 

Question: Et dans tout ça, que fait le ministre des finances pour vous accompagner ?

 

MAM: Aucune stratégie visible n’est mise en œuvre. Et vous ne sentez pas une véritable appropriation par les services du Ministère des Finances. C’est plus tôt les bailleurs qui ont des stratégies claires et sur les quelles nous essayons de négocier. Ce monsieur n’a jamais reçu un représentant du patronat pour l’écouter, du moins moi qui suis président de la Nouvelle OPACO depuis leur avènement en 2016. Les 2 fois qu’il a appelé le secteur privé à des réunions à l’Hôtel Crystal, c’était juste pour faire genre avec des vœux pieux jamais accomplis.

 

Propos recueillis par A. O Yazid

 


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