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Libre opinion: L’ancienne mosquée de vendredi : l’âme éternelle de la médina de Moroni

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Libre opinion: L’ancienne mosquée de vendredi : l’âme éternelle de la médina de Moroni © : HZK-LGDC

Moroni change, Moroni s'étend et Moroni se modernise. Pourtant, au cœur du tumulte de notre capitale, un témoin de pierre défie le temps. Peu de nos concitoyens savent aujourd'hui que sous les fondations de l’ancienne Mosquée du Vendredi de Badjanani « Omsihiri wa Djoumwa wa Assuli » se cache l'origine même de notre si chère ville. Témoin des guerres anciennes comme des célébrations contemporaines, ce monument religieux a vu la cité médiévale se métamorphoser, au point que l'histoire de l’édifice se confond intimement avec celle de sa Médina. L’une ne peut tout simplement pas exister sans l’autre.


Aux sources de la « Moronité » : une odyssée légendaire. Pour comprendre l'importance de ce lieu, il faut remonter au début du XVe siècle. L'histoire de Moroni s'enracine dans un récit légendaire, transmis par des auteurs anonymes. Tout commence par la tragédie de Mazwini, un village aujourd'hui disparu, victime de guerres meurtrières contre les habitants du Domba. Face au désastre, une famille se réfugie à Fumbudzivuni, dans le Dimani : une mère et ses quatre enfants (deux frères et deux sœurs). Le père, Guzid, se replie quant à lui dans son village dans le Oichili. Ne parvenant pas à concevoir, les deux sœurs mariées consultent un astrologue. Celui-ci leur conseille de marcher vers le couchant en emportant un coq, prédisant que là où l'animal chantera, la terre leur sera favorable pour avoir une progéniture. La famille traverse la forêt vers l’Ouest, fait une halte à Buuni pour allaiter le bébé Ibrahim, puis suit le cours du ruisseau Ironi. La traversée s’achève sur la baie de Kalawéni, ce lieu d’espoir baptisé Mdroni ou Undroni « l’endroit où il fait bon vivre ». Le coq y chante à trois reprises : à Bountsini, où s'installe la première fille, Sangaza ; à Mbwapvwani, pour la seconde, Djipviza ; et enfin à l’emplacement exact où sera aménagée la première mosquée de vendredi.

 

C’est là que Guzid retrouve les siens, et que convergent les fondateurs des premiers lignages (Higna) de la ville. D'abord structuré autour du clan fondateur du Higna Mahatub dont Hatub Ibrahim est l’ancêtre éponyme et du Higna Fédjimba, le village s’élargit au fil des siècles. Les lignages Radjabou, Tséndza, Mwigni Mdji, Kassim, Trahafou et Nkotso dessinent peu à peu le tissu social de Moroni. Notre capitale s'est ainsi construite par vagues successives : des Bantous et leur système matrilinéaire aux Arabo-persans, en passant par les influences malayo-polynésiennes, malgaches, indiennes et européennes.

 

Un chef-d'œuvre architectural arabo-islamique et swahili : c’est à Hatub Ibrahim que l’on doit la fondation de la Mosquée du Vendredi de Badjanani, probablement vers 1428. Initialement cubique, l'édifice a subi d’importantes mutations architecturales. En 1921, l'administration coloniale française y érige son célèbre minaret quadrangulaire, en hommage aux soldats comoriens tombés lors de la Première Guerre mondiale. Plus tard, à la fin des années 1950, l’étage est ajouté pour répondre à la croissance démographique de la ville.

 

À l'intérieur, la mosquée incarne la splendeur de l'art arabo-islamique et swahili. Quatorze colonnes octogonales désengagées et quatorze autres engagées soutiennent une toiture faite de poutres de bois, de coraux et de pierres de basalte taillées. Ce système soutient 49 arcades qui ornent la salle de prière du rez-de-chaussée. À l'extérieur, une terrasse couverte entoure le tiers du bâtiment, ceinte d’une balustrade renflée où s’intègrent harmonieusement 21 arcades et 21 colonnes. Quant à la fameuse étoile sculptée sur bois que certains assimilent au sceau de Salomon ou à l'étoile de David, il s'agit en réalité d'un simple motif décoratif traditionnel, souvent confondu à tort.

 

Lieu d'histoire, la mosquée est aussi un espace vivant. Si elle est aujourd'hui fréquentée par tous les citoyens sans distinction de statut, une place particulière y est réservée aux femmes. Celles ayant atteint un certain âge accèdent à une pièce attenante lors de la grande prière du vendredi. Mieux encore, lors du premier jour de l’An musulman, toutes les femmes, sans distinction d'âge, sont accueillies à l’étage pour les célébrations.

 

Entre mémoire collective et défis du XXIe siècle : l’histoire de la mosquée est aussi jalonnée d'anecdotes savoureuses, comme celle de Mzé Ali Wa Bwana. Ce grand notable, fier de sa lignée Higna Mahatub, s’opposa fermement à la construction d’une seconde mosquée de vendredi plus grande. Pour lui, si les non-Moroniens « Wamassafarini » rentraient chez eux le vendredi, les dimensions de l'ancien édifice suffisaient amplement pour les seuls autochtones « Owégni mdji ».

 

Cent ans après l'érection de son minaret, le grand défi de la Mosquée de Badjanani reste sa conservation matérielle. Déjà inscrite au Patrimoine bâti de Moroni, cette Mosquée du vendredi de Badjanani est un élément clé du processus d'inscription de la Médina au Patrimoine Mondial de l'UNESCO.

 

Cette préservation est d'autant plus cruciale que Moroni fait face aujourd'hui à des défis colossaux : urbanisation rapide et non planifiée, crise de la gestion des déchets, accès limité à l'eau potable et à l'électricité, chômage des jeunes et vulnérabilité au changement climatique.

 

Dans cette ville en pleine mutation, qui peine parfois à concilier modernité et infrastructures, la vieille mosquée demeure un repère immobile. Tant que « Omsihiri wa Djoumwa wa Assuli » se tiendra debout, l'âme de la cité restera intacte, protégeant les précieux souvenirs de ceux qui redoutent de voir l'histoire de Moroni s'effacer.

 

MOHAMED DJALIM Ali, Enseignant-chercheur à la retraite et consultant

 

 


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