« Le pire des ignorants n’est pas celui qui ne sait pas, mais celui qui méprise le savoir chez les autres pour masquer ses propres limites », nous dit-on en invoquant Socrate.
Soit. Mais il existe une autre forme d’ignorance, plus dangereuse encore : celle qui consiste à croire que l’on détient seul la vérité, que toute contradiction procède nécessairement de la mauvaise foi et que toute critique n’est qu’une attaque déguisée. C’est souvent le premier symptôme de la suffisance du pouvoir. À défaut de convaincre par son bilan, le pouvoir tente désormais de discréditer ceux qui le questionnent.
Dans une récente tribune, des chroniqueurs et observateurs de la vie publique sont accusés de distribuer des brevets de compétence et d’incompétence, de donner des leçons de gouvernance et de patriotisme, voire de mépriser ceux qui servent l’État. L’accusation est commode. Elle présente toutefois un inconvénient majeur : elle dispense de répondre aux questions de fond.
Car enfin, les chroniqueurs ne jugent pas des individus. Ils décrivent une réalité. Ils mettent des mots sur ce que les Comoriens voient, vivent et subissent chaque jour. Ils parlent de la corruption devenue système, du népotisme érigé en méthode de gouvernement, de l’effacement progressif des institutions et de la confiscation du pouvoir par un cercle toujours plus restreint.
La critique n’est pas une déclaration de guerre. Elle est un droit démocratique. Et lorsqu’un pouvoir ne supporte plus la critique, c’est rarement parce que les critiques sont excessives. C’est souvent parce qu’elles touchent juste. On nous explique ensuite qu’il serait injuste de remettre en cause le mérite des cadres, fonctionnaires, enseignants, médecins, ingénieurs, diplomates ou militaires qui servent le pays. Personne ne remet en cause leur mérite.
La véritable tragédie est précisément là : voir tant de compétences réduites à accompagner silencieusement un système qui les dépasse et parfois les humilie. Le problème n’est pas l’absence de talents aux Comores. Le problème est qu’un pays riche en compétences est gouverné comme s’il en manquait. Le problème est que l’allégeance est trop souvent récompensée davantage que l’excellence. Le problème est que le clan pèse davantage que le mérite. Le problème est qu’à mesure que les institutions s’affaiblissent, les courtisans prospèrent. Voilà le véritable sujet. Le reste n’est que diversion.
Le pouvoir reproche également aux critiques de ne jamais avoir affronté « l’épreuve de la réalité politique ». Comme si la réalité politique se limitait à occuper un bureau ministériel, à prononcer des discours ou à signer des décrets. La réalité politique, c’est pourtant ce que vivent les Comoriens lorsqu’ils quittent les communiqués officiels et reviennent à leur quotidien. C’est l’insécurité qui progresse et qui transforme l’inquiétude en habitude. C’est l’horreur de féminicides qui bouleversent la conscience nationale et d’infanticides d’une barbarie insoutenable qui interrogent la capacité même de l’État à protéger les plus vulnérables.
La réalité politique, c’est la perte progressive de confiance dans la justice, lorsque trop de citoyens ont le sentiment que la loi n’est plus la même pour tous et que l’équité recule devant les intérêts du pouvoir.
La réalité politique, c’est la peur qui s’installe autour d’une armée dont les interventions les plus visibles concernent davantage la répression des contestations citoyennes que la défense des libertés publiques. Une armée devrait être un motif de fierté nationale ; elle ne devrait jamais devenir une source d’inquiétude pour le peuple qu’elle est censée protéger.
La réalité politique, c’est la débandade des sociétés publiques, autrefois présentées comme les instruments du développement national et aujourd’hui devenues, pour beaucoup, les symboles de l’inefficacité, de la mauvaise gestion et du gaspillage des ressources collectives.
La réalité politique, c’est la vie chère qui frappe chaque foyer. Ce sont les prix qui augmentent plus vite que les revenus. Ce sont les familles qui calculent chaque dépense, les commerçants qui s’essoufflent et les ménages qui voient leur pouvoir d’achat s’effondrer.
La réalité politique, c’est un système éducatif en chute libre, où les promesses de réforme se succèdent tandis que le niveau recule, les infrastructures se dégradent et l’avenir de la jeunesse devient une variable d’ajustement des discours officiels.
La réalité politique, c’est une santé publique malade. Ce sont des hôpitaux qui manquent de moyens, des patients contraints de chercher ailleurs les soins qu’ils devraient trouver dans leur propre pays et des familles qui vivent l’épreuve de la maladie avec le sentiment douloureux d’être abandonnées par les institutions.
La réalité politique, c’est aussi celle d’une jeunesse qui doute de son avenir, de diplômés sans perspectives, d’entrepreneurs découragés, d’agriculteurs oubliés et de familles accablées par une vie toujours plus difficile.
Voilà la réalité politique. Elle n’est ni théorique ni idéologique. Elle se vit chaque jour. Elle se mesure dans les angoisses des familles, les difficultés des travailleurs, la lassitude des jeunes et la colère silencieuse d’un peuple qui a le sentiment de recevoir davantage d’explications que de solutions.
Face à ces réalités, les Comoriens attendent des réponses, des résultats et une vision. Ils n’attendent pas qu’on leur explique que ceux qui dénoncent ces problèmes seraient coupables de manquer de patriotisme. Car la première responsabilité d’un État n’est pas de répondre aux critiques. Elle est de répondre aux crises.
À ceux qui demandent quand seront appliquées les prétendues « leçons » des chroniqueurs, la réponse est simple. Il ne s’agit pas de leçons. Il s’agit de contributions. Il s’agit d’idées. Il s’agit de propositions destinées à restaurer des institutions progressivement transformées en instruments de conservation du pouvoir. Ces propositions seront appliquées lorsque les Comores retrouveront une véritable respiration démocratique. Lorsque les institutions serviront l’État au lieu de servir un homme.
Lorsque la justice retrouvera son indépendance. Lorsque l’administration cessera d’être l’annexe d’un parti. Lorsque le citoyen cessera d’être considéré comme un sujet. Lorsque la critique cessera d’être traitée comme une menace.
Le passage consacré aux élections mérite une attention particulière. On nous rappelle doctement que dans toute démocratie, l’accès au pouvoir passe par les urnes. Personne n’en doute. Encore faut-il que les urnes parlent. Et surtout qu’on les écoute.
Car une élection démocratique ne consiste pas simplement à annoncer une date, organiser un vote puis proclamer un vainqueur. Une élection démocratique suppose l’égalité des moyens. Elle suppose l’accès équitable aux médias publics. Elle suppose des institutions impartiales. Elle suppose une administration neutre. Elle suppose que les forces de sécurité protègent le vote au lieu de protéger un camp. Elle suppose que les résultats sortent des urnes et non des bureaux du pouvoir. Elle suppose enfin que la contestation légitime soit entendue plutôt qu’écrasée.
Autrement dit, elle suppose précisément ce qui manque le plus lorsque les autorités passent davantage de temps à parler de démocratie qu’à la pratiquer. Si le pouvoir souhaite sincèrement convaincre de son attachement aux principes démocratiques, alors ouvrons dès aujourd’hui le débat sur les conditions d’organisation d’élections véritablement crédibles, transparentes et consensuelles. C’est à cette épreuve que se mesure une démocratie. Pas à la multiplication des discours.
Mais le passage le plus révélateur de cette tribune reste celui consacré à la diaspora. Le pouvoir semble particulièrement fier d’un exploit remarquable : certains Comoriens de l’étranger sont revenus au pays, ont célébré des mariages, tenu des conférences de presse, critiqué les autorités et sont repartis sans être arrêtés. L’argument est fascinant. Dans une démocratie normale, cela s’appelle la liberté.
Dans cette tribune, cela semble être présenté comme une faveur exceptionnelle. Et c’est sans doute là que réside tout le problème. Car lorsqu’un pouvoir se félicite publiquement de ne pas emprisonner ses critiques, il révèle involontairement sa conception de la liberté. Une conception où les droits ne sont plus des garanties. Ils deviennent des permissions. Ils ne sont plus acquis. Ils sont tolérés. Ils ne relèvent plus de la citoyenneté. Ils dépendent de la patience du prince.
Lorsqu’un régime en vient à présenter comme un exploit le simple fait de ne pas réprimer des citoyens venus voir leur famille, célébrer un mariage ou exprimer une opinion, il ne démontre pas la vitalité de sa démocratie. Il révèle plutôt la pauvreté de son imaginaire démocratique.
Enfin, les auteurs de cette tribune affirment n’avoir besoin d’aucune leçon. C’est leur droit. Mais l’histoire politique regorge de dirigeants persuadés de tout savoir au moment même où leur pays s’enfonçait dans la crise. Le véritable danger pour une nation n’est pas l’existence des critiques. Le véritable danger est l’apparition d’un pouvoir qui ne supporte plus d’être critiqué.
Car à partir de cet instant, il cesse progressivement de servir le pays. Il commence à se servir lui-même. Et c’est souvent ainsi que naissent les régimes qui finissent par confondre leur propre survie avec l’intérêt national. Les Comoriens méritent mieux qu’un pouvoir qui s’indigne d’être contesté. Ils méritent un pouvoir capable de répondre aux critiques autrement que par le mépris, la caricature ou l’autosatisfaction. Ils méritent surtout une démocratie où la liberté d’expression n’est pas célébrée comme une exception, mais respectée comme un principe.
Car un pouvoir sûr de lui répond aux critiques. Un pouvoir inquiet attaque les critiques. Et chacun est libre d’en tirer les conclusions qu’il souhaite.
Dini Nassur
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