Il y a des décisions de politique étrangère qui font beaucoup de bruit pour pas grand-chose. L'annonce de l'ouverture prochaine d'une représentation diplomatique de la Fédération de Russie à Moroni en fait partie. Écoutons les commentaires. Certains partenaires de notre pays, sans le crier fort, mais en le faisant savoir par des canaux discrets, semblent ne pas apprécier. Certains de nos compatriotes, à l'inverse, voudraient y voir une "victoire" géopolitique, le signe d'un basculement, d'un nouveau camp choisi contre un ancien. Les deux lectures sont fausses. Elles sont le produit de l'extrémisme ambiant qui a contaminé l'analyse politique internationale. La réalité est beaucoup plus simple, beaucoup plus banale, et beaucoup plus comorienne.
Un rappel historique nécessaire.
L'URSS, dont la Fédération de Russie est l'État continuateur en droit international, fait partie des tous premiers États à avoir reconnu l'État comorien comme un État souverain, composé de ses quatre îles principales : Mayotte, Anjouan, Mohéli et Grande-Comore. C'était le 6 janvier 1976, quelques mois à peine après la proclamation unilatérale de notre indépendance et l’admission du nouvel Etat aux Nations Unies, alors même que notre jeune État luttait pour sa reconnaissance par les autres membres de la communauté internationale. Ce n'est pas un détail. Pendant que d'autres s'interrogeaient, Moscou a reconnu après la République Populaire de Chine. C'est un fait.
Dès lors, une relation s'est établie. Des Ambassadeurs extraordinaires et plénipotentiaires, d'abord avec résidence aux Seychelles, puis à Antananarivo à Madagascar, ont été successivement accrédités auprès des autorités comoriennes (depuis le 20 janvier 1978 les ambassadeurs nommés sont : Alexandre Kapitonovitch Startsev. Mikhaïl Georgievitch Orlov, Victor Vitalievitch Anisimov, Victor Vitalievitch Anisimov, Youri Nikolaïevitch Merzliakov, Alexandre Mikhaïlovitch Makarenko, Youri Alexandrovitch Romanov, Vladimir Borisovitch Gontcharenko, Stanislav Anvarovitch Akhmedov, et Andreï Vladimirovitch Andreïev tous sans résidence aux Comores. De 1976 à 1993, avec résidence aux Seychelles. De 1993 à 2026, avec résidence à Madagascar).
Aujourd’hui, en 2026, Vadim Leonidovitch Barabanov vient d’être nommé et sera le premier ambassadeur avec résidence à Moroni. Nous avons eu des boursiers en URSS, des médecins, des diplomates, des ingénieurs et pour d’autres spécialités, formés en URSS et en Russie, et des accords de coopération furent signés. La relation n'a jamais été rompue. Elle a été mise en veilleuse, comme beaucoup de nos relations, par manque de moyens. Aujourd'hui, la Russie décide de revenir et cette fois ci de résider à Moroni. Ce n'est pas une irruption. C'est un retour.
Un acte juridiquement et diplomatiquement naturel.
Sur le plan du droit, il n'y a aucune anomalie. Au contraire. L'article 2 de la Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques dispose que l'établissement de relations diplomatiques se fait par consentement mutuel. L'article 3 précise que la mission diplomatique a pour fonction de représenter l'État accréditant, de protéger ses intérêts et de développer les relations amicales. L'article 13 règle la question de l'accréditation du Chef de mission.
Autrement dit, deux États souverains qui décident d'échanger des représentations permanentes font ce que font tous les États du monde tous les jours. C'est la définition même de la normalité diplomatique. Il n'y a besoin ni de demander la permission à un tiers, ni de s'en justifier. C'est un attribut de la souveraineté. Vouloir y voir une offense faite à tel ou tel partenaire, c'est nier cette souveraineté. Et ce serait insensé.
La France n'est pas en cause. Elle est essentielle.
C'est ici que je veux être le plus clair possible. La France, jusqu'à preuve du contraire, est et demeure un partenaire si important pour notre pays qu'il serait inimaginable, irresponsable et contraire à notre intérêt national que notre politique étrangère devienne un moyen d'expression d'un sentiment anti-français. Ceux qui rêvent d'importer aux Comores la rhétorique anti-française à la mode dans certains pays du Sahel se trompent de pays, se trompent d'histoire et se trompent d'époque.
Notre histoire avec la France est complexe, douloureuse sur la question de Mayotte, mais elle est intime. Des dizaines de milliers de familles comoriennes vivent en France. Notre langue administrative est le français. Notre système juridique en est issu. Nos hôpitaux, nos écoles, notre aide budgétaire ont longtemps tenu grâce à la coopération française. Aucun homme d'État comorien sérieux ne peut l'ignorer.
Mais précisément parce que la France est importante, elle doit comprendre que les Comores ne sont plus en 1975. Nous sommes un État insulaire, un des Petits Etats Insulaires en Développement (PIED) au cœur du Canal du Mozambique, la nouvelle route mondiale de l'énergie et des rivalités, une situation renforcée notamment par ce qui se passe au détroit de Bab el-Mandeb. Les États-Unis, la Chine, l'Inde, la Turquie, les Émirats, l'Arabie Saoudite, et oui, la Russie, ont tous des intérêts dans cette zone. Notre devoir est de parler à tout le monde, sans nous inféoder à personne.
Ce n'est pas de l'ingratitude envers la France. C'est de la fidélité envers les Comores. Avec un peu de détermination et de patriotisme, notre pays membre de l’Union africaine, de la Ligue des Etats Arabes et de l’Organisation de la Conférence Islamique, pourrait d’ailleurs, très modestement, servir de trait d’union, de pont entre l’Occident et l’Est, entre le monde arabo-musulman et les autres.
Par Hamada Madi, Ancien Premier Ministre de l'Union des Comores
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