C'est un basculement géopolitique majeur au cœur de l'archipel. En l'espace de quelques années, Abu Dhabi a complètement supplanté Riyad pour s'imposer comme le premier investisseur arabe à Moroni. Derrière cette victoire, une intense diplomatie de l’ombre pilotée par des réseaux d’influence au sommet de l’État comorien.
L'histoire amorcée en 2019 a pourtant démarré sous une vive tension. Par intermédiaires interposés, le fils du président comorien, Nour el-Fath Azali, célèbre sous le surnom de Fathou, et l'ambassadeur émirati à Moroni, se livraient alors à de violentes invectives. En cause : la société Terminals Holding et la gestion de l'aéroport international de Hahaya. Fathou, tout comme son père, jugeait insuffisants les 10 millions de dollars d'investissement initialement proposés.
Mais cette guerre de salive cèdera vite le pas au pragmatisme. Le président Azali Assoumani a lui-même arraché et impulsé les grands projets avec Abu Dhabi, avant d’en confier le pilotage à son fils. Alors simple conseiller privé chargé des questions économiques, Fathou décortique le potentiel financier émirati. Le lien n'a d'ailleurs rien d'inédit. Le jeune conseiller apparaissait déjà dans les révélations des Pandora Papers, en octobre 2021 (il n’avait que 37 ans), comme détenteur d’Olifants Ltd, une société écran créée en 2018 et enregistrée à Dubaï.
Pour contourner les lourdeurs institutionnelles et neutraliser la concurrence au sein du sérail, Fathou verrouille une grande partie des échanges avec le Golfe. Il écarte sans ménagement les initiatives rivales, à l'instar de l'ancien conseiller diplomatique du président, Hamada Madi Bolero, tombé en disgrâce depuis juillet 2025. Sur le terrain de la diplomatie parallèle et des moyens stratégiques, Fathou, trop sûr de lui, croyait pouvoir se passer d’un acteur incontournable de l'ombre : le numéro deux des services de renseignement comoriens. Ce dernier, réputé très proche des pays du Golfe, avait été écarté et interdit d'accès au palais de Beit-Salam pour une indépendance jugée excessive. Cette disgrâce l’a conduit à un exil de dix-huit mois au Soudan.
Face au flou quant à leurs interlocuteurs de confiance, la réticence des Émirats s’est traduite par des signes de gel de leurs dossiers avec les Comores. Depuis son retour aux affaires, le cadre du renseignement a repris la main sur des volets cruciaux. La leçon apprise, il travaille dorénavant sous la coupe du fils du président. C’est d’ailleurs sous son influence directe qu’un jet privé est mis à la disposition d’Azali Assoumani. Un privilège obtenu lors de sa présidence de l’Union africaine, et que le chef de l’État conserve bien après la fin de son mandat en février 2024.
Pendant des décennies, le Royaume wahhabite faisait pourtant figure de parrain incontesté. Le président Azali lui-même est allé jusqu’à qualifier l’assassinat du journaliste Jamel Khashoggi en 2018 de simple « cuisine interne », un moyen d’afficher son soutien sans faille au prince héritier face aux critiques internationales. Riyad arrosait l'archipel de ses crédits via le Fonds saoudien pour le développement, finançait les réseaux routiers, les mosquées et le soutien direct au budget national. Aujourd'hui, la déchéance du parrain historique est patente. Toute sa grande diplomatie semble ne s’illustrer que par les dons de dattes, de la viande de mouton, des exemplaires du Coran et la gestion du pèlerinage.
À l'inverse, Moroni affiche désormais une allégeance totale envers Abu Dhabi. Le chef de l'État ne s'est d'ailleurs pas gêné pour déclarer publiquement, lors de l'inauguration en octobre 2025 d'un centre de dialyse financé par le Croissant-Rouge émirati à l'hôpital de Hombo à Anjouan, son souhait de voir l'archipel se rapprocher des Émirats au point d'en faire « une province ». Cette séduction s'appuie sur une ambition partagée : le souverain émirati, Cheikh Mohamed Ben Zayed Al Nahyane, a lui-même exprimé devant Azali Assoumani, fin 2023 à Abu Dhabi, sa volonté de transformer les Comores en un « pays vert », axé sur les énergies propres.
Fort de cette dynamique bilatérale, le partenariat émirati se décline en projets concrets. L'emprise émiratie s'illustre dans le secteur du solaire avec les entreprises GSU et Ecosys, ou encore dans la connectivité maritime assurée par le navire Yameela. Si le montant officiel des investissements énergétiques n'a pas été rendu public, une source proche du dossier évoque 60 millions de dollars.
Dans le secteur hôtelier, après la reprise de l'emblématique hôtel Itsandra par le groupe Talc, le secrétaire général du gouvernement pousse pour leur céder un nouveau site d'envergure dans le nord de la Grande-comore. Même si rien n’est encore gravé dans le marbre, il pourrait très bien s'agir du site du mythique Galawa, ancien fleuron du tourisme national rasé en 2009. Le groupe égyptien Elsewedy y avait pourtant démarré des travaux en 2023 avant de les abandonner en 2025 malgré 56 millions d’euros mis sur la table. Si le dossier reste à confirmer, cette offensive structurée scelle la victoire des Émirats arabes unis sur le terrain comorien.
Toufé Maecha
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