À l’occasion de la Journée mondiale de la lèpre, célébrée le 25 janvier, La Gazette des Comores a réalisé un entretien exclusif avec le Dr Aboubacar Mzembaba, coordinateur national du Programme National de Lutte contre la Lèpre et la Tuberculose (PNLT). Il fait le point sur la situation de la maladie aux Comores, les avancées enregistrées, les défis persistants et les perspectives vers l’objectif d’élimination à l’horizon 2030.
Question : Pouvez-vous décrire le rôle du PNLT aux Comores et vos priorités actuelles face à la lèpre, qui touche encore des enfants et des populations vulnérables ?
Dr Aboubacar Mzembaba : Le Programme national de lutte contre la lèpre et la tuberculose (PNLT) est l’organe technique du Ministère de la Santé chargé de la coordination de l’ensemble des activités de prévention, de dépistage, de traitement, de la recherche et de suivi de la lèpre aux Comores. À ce titre, il pilote les stratégies nationales visant à réduire la transmission de cette maladie infectieuse chronique et à améliorer la prise en charge des personnes affectées. Malgré les progrès significatifs enregistrés ces dernières années, la lèpre demeure une réalité de santé publique aux Comores. Toutefois, les données de surveillance montrent une baisse progressive du taux de transmission au cours des cinq dernières années, traduisant l’impact des efforts déployés en matière de dépistage et de prise en charge. En 2025, la transmission était estimée à 29%, avec l’enregistrement de nouveaux cas, y compris chez les enfants, indiquant que la transmission reste encore active dans certaines communautés. Cette situation est souvent associée à des conditions de vie précaires, à un manque d’information et à un recours tardif aux services de santé, soulignant la nécessité de poursuivre et de renforcer les interventions.
Face à cette situation, le PNLT a résolument orienté ses priorités vers le dépistage précoce, dans le but d’interrompre la chaîne de transmission et de prévenir l’apparition de handicaps irréversibles liés à un diagnostic tardif. Les efforts consentis ont permis de maintenir la proportion des nouveaux cas présentant une incapacité de grade 2 à moins de 5% en 2025, traduisant une amélioration notable du diagnostic précoce. Parallèlement, le programme renforce la recherche active des cas de lèpre, en particulier au sein des familles et de l’entourage proche des patients, où le risque d’exposition demeure le plus élevé. Cette approche ciblée constitue un levier essentiel pour détecter rapidement les cas, limiter la transmission et consolider les acquis vers l’élimination de la maladie.
Par ailleurs, le PNLT œuvre pour assurer une prise en charge complète et intégrée de la lèpre, comprenant l’accès gratuit au traitement, la prévention des incapacités physiques, ainsi qu’un accompagnement psychosocial des personnes atteintes. Enfin, la lutte contre la stigmatisation associée à la lèpre constitue un axe majeur d’intervention, cette stigmatisation étant encore l’une des principales causes de retard au dépistage et à la consultation et actuellement cette situation régresse sensiblement et l’accès dans les familles affectées ne nous pose pas de soucis y compris l’intégration sociale.
Question : Quels résultats concrets ont donné les campagnes de dépistage communautaire et vos partenariats ?
Dr A.M : Les campagnes de dépistage communautaire de la lèpre menées ces dernières années, en étroite collaboration avec Action Damien, l’OMS et la Fondation Sasakawa, ont produit des résultats particulièrement encourageants. Ces interventions de terrain ont permis d’améliorer significativement l’identification des personnes atteintes et de renforcer la réponse sanitaire dans les zones les plus exposées (Prévalence de plus de 5 cas pour 10 000 habitants en 2019 et 1,72 cas pour 10 000 habitants en 2025). Concrètement, ces campagnes ont favorisé une détection plus précoce des cas de lèpre, souvent avant l’apparition de lésions invalidantes et de handicaps irréversibles. Elles ont également permis une meilleure couverture des zones à risque, y compris les régions les plus enclavées et difficiles d’accès, où l’offre de soins reste limitée. Un autre acquis majeur réside dans le suivi systématique des contacts familiaux et communautaires, reconnu comme un levier essentiel pour freiner la transmission de la maladie.
Ces avancées confirment que le dépistage actif, associé à des mesures de prévention adaptées, constitue l’un des piliers fondamentaux de la stratégie nationale visant l’élimination progressive de la lèpre aux Comores.
Question : La stigmatisation et les handicaps persistent : quelles actions menez-vous pour la sensibilisation communautaire et l'accès précoce aux soins ?
Dr A.M : Grâce aux nouvelles stratégies de dépistage et de prise en charge par l’approche du porte-à-porte, la stigmatisation a fortement régressé et les handicaps visibles sont presque réduits à moins de 3% depuis 2019 (plus de 97 personnes sur 100 ne développent pas de handicap visible). Par conséquent, le PNLT déploie une réponse globale, alliant prévention médicale, prise en charge spécialisée et actions sociales. Des campagnes de sensibilisation communautaire sont régulièrement menées en collaboration avec les leaders locaux, religieux et associatifs, afin de lutter contre les idées reçues et de promouvoir une meilleure acceptation des personnes affectées par la lèpre. Un accent particulier est d'ailleurs mis sur la prise en charge des handicaps liés à la lèpre, notamment à travers le développement de la chirurgie réparatrice à Anjouan. Des médecins, kinésithérapeutes comoriens y ont été spécifiquement formés, avec l’appui des partenaires, pour réaliser des interventions visant à corriger certaines déformations et à améliorer la fonctionnalité des membres touchés. Cette offre de soins spécialisée représente une avancée majeure, permettant aux patients de retrouver autonomie, dignité et meilleure insertion sociale. Le programme compte ouvrir un service de chirurgie réparatrice courant 2026. Enfin, l’orientation rapide des patients vers les soins appropriés demeure un axe central de la stratégie du PNLT, afin de prévenir les incapacités permanentes et de réduire durablement l’impact médical et social de la lèpre aux Comores.
Question : À la Journée mondiale de la lèpre 2026, quel est l'état d'avancement vers l'objectif 2030 de réduction de 70% des nouveaux cas ?
Dr A.M : À l’occasion de la Journée mondiale de la lèpre 2026, les Comores peuvent se féliciter de progrès notables dans la lutte contre la lèpre, en particulier en matière de dépistage précoce, d’amélioration de la prise en charge médicale et de suivi des personnes atteintes. Les efforts conjoints du PNLT et de ses partenaires ont permis de renforcer la surveillance de la maladie et d’élargir l’accès aux soins dans plusieurs zones du pays. Cependant, l’atteinte de l’objectif mondial fixé pour 2030, à savoir une réduction de 70% des nouveaux cas de lèpre, demeure un défi majeur. En effet, la persistance de nouveaux cas indique que la transmission n’est pas encore totalement interrompue, en particulier dans les milieux les plus vulnérables. Ces défis soulignent que la lutte contre la lèpre aux Comores ne peut être abordée uniquement sous l’angle médical. Elle nécessite une approche globale, intégrant les déterminants sociaux et économiques de la santé, la réduction des inégalités et un engagement durable des autorités, des partenaires et des communautés pour espérer atteindre les objectifs fixés à l’horizon 2030.
Question : Quels sont vos principaux partenaires et leurs rôles ?
Dr A.M : La lutte contre la lèpre aux Comores repose sur une approche partenariale solide et durable, indispensable face aux enjeux sanitaires, sociaux et économiques que pose cette maladie. Le PNLT travaille en étroite collaboration avec le Ministère de la Santé, garant de la politique nationale de santé, l’OMS, ainsi que l’ensemble des structures sanitaires publiques impliquées dans la prévention, le dépistage et la prise en charge des patients. À ces acteurs s’ajoutent plusieurs partenaires techniques et financiers, dont l’appui contribue au renforcement du système de santé. Dans ce dispositif, Action Damien occupe une place stratégique et historique. Partenaire de longue date du PNLT, l’organisation apporte un appui déterminant à la mise en œuvre des interventions sur le terrain. Elle soutient notamment le financement et l’organisation des campagnes de dépistage de la lèpre, permettant d’atteindre les populations les plus exposées, y compris dans les zones difficiles d’accès.
Action Damien joue également un rôle clé dans la recherche active des cas et le suivi des contacts, éléments essentiels pour interrompre la transmission de la maladie. L’organisation contribue par ailleurs au renforcement des capacités nationales, à travers la formation du personnel de santé et l’appui technique aux équipes du PNLT. Enfin, elle soutient des études opérationnelles et des stratégies de prévention innovantes, qui orientent les décisions programmatiques et renforcent l’efficacité des interventions. Ce partenariat de longue date, fondé sur la confiance et la complémentarité, constitue aujourd’hui l’un des piliers majeurs du renforcement du PNLT et de la progression des Comores vers l’élimination durable de la lèpre. L’OMS fournit les médicaments spécifiques pour le traitement des cas dépistés.
Question : Quel message adressez-vous aux autorités, donateurs et communautés ?
Dr A.M : Face aux défis encore posés par la lèpre, le PNLT lance un appel fort à la mobilisation collective de l’ensemble des acteurs concernés. L’élimination durable de cette maladie ne peut être atteinte sans un engagement conjoint des pouvoirs publics, des partenaires et des communautés. Aux autorités nationales, le PNLT appelle à un renforcement de l’engagement politique et à une allocation accrue des ressources nationales, afin d’assurer la pérennité des actions de prévention, de dépistage et de prise en charge, en cohérence avec les objectifs de santé publique à l’horizon 2030.
Quant aux partenaires techniques et financiers, ainsi qu’aux donateurs, il est demandé de maintenir et d’intensifier leur appui financier et technique, indispensable pour consolider les acquis, soutenir les innovations en matière de prévention et renforcer durablement le système de santé.
Enfin, aux communautés, le message est clair : il est essentiel de rejeter la stigmatisation associée à la lèpre, de favoriser le recours précoce au dépistage et d’accompagner les personnes touchées dans un esprit de solidarité et d’inclusion. L’implication communautaire demeure un levier déterminant pour interrompre la transmission et améliorer la qualité de vie des patients.
L’élimination de la lèpre aux Comores est un objectif atteignable, à condition de poursuivre une action concertée, solidaire et durable, plaçant la dignité humaine et l’équité au cœur de la réponse sanitaire.
Propos recueillis par Hamdi Abdillahi Rahilie
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