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Interview de Dre Farida Atoissi : « C’est ensemble que nous bâtirons un système de santé solide et fiable »

Interview de Dre Farida Atoissi :  « C’est ensemble que nous bâtirons un système de santé solide et fiable » © : HZK-LGDC

À l’occasion de la Journée mondiale de l’audition, l’accent est mis cette année sur la prévention de la perte auditive évitable chez les enfants, ainsi que sur l’identification précoce et la prise en charge de ceux qui en souffrent. Dans un pays où les spécialistes en oto-rhino-laryngologie (ORL) restent peu nombreux, cette expertise est d’autant plus précieuse. C’est dans ce contexte que nous avons rencontré la Dre Farida Atoissi, spécialiste en ORL et en chirurgie cervico-faciale, dont l’engagement résonne avec force. Elle revient sur son parcours, les défis de sa profession et sa vision pour l’avenir de la santé auditive aux Comores.


Question : Dre Farida Atoissi, pouvez-vous vous présenter et nous résumer votre parcours scolaire et professionnel ?

Dre Farida Atoissi : J’ai obtenu mon baccalauréat scientifique au Groupe Scolaire Fundi Abdoulhamid. J’ai ensuite poursuivi mes études de médecine générale au Sénégal, où j’ai soutenu mon doctorat à l’École de Médecine Saint-Christopher.Pour ma spécialisation, j’ai obtenu un Diplôme d’Études Spécialisées (DES) en ORL à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. J’ai également suivi un Diplôme Universitaire (DU) d’otologie à l’Université Iba Der Thiam de Thiès.Par ailleurs, je suis titulaire d’un Master en journalisme et communication, obtenu après mes études de médecine générale. Je suis aussi écrivaine, auteure du livre Sous le voile du bonheur, publié chez L’Harmattan et préfacé par Cheikh Hamidou Kane. Mon parcours peut sembler atypique, mais chaque étape a contribué à forger la personne et la professionnelle que je suis aujourd’hui.

Question : Qui vous a poussée à choisir la spécialité ORL ?

Dre F.A : Honnêtement, l’ORL n’était pas ma vocation première. Après mon doctorat, je pensais plutôt à la gynécologie ou à la pédiatrie. Je souhaitais m’orienter vers les femmes ou les enfants.C’est grâce au Dr Youssouf Mahamoud que j’ai découvert cette spécialité. Je tiens à le remercier sincèrement. J’ai eu l’opportunité d’effectuer un stage dans son service, réputé pour son organisation et la qualité de son travail. J’ai été impressionnée par la discipline, l’excellence et la rigueur scientifique qui y régnaient.Il a vu en moi un potentiel et m’a encouragée à m’engager dans cette voie. Il est devenu un véritable mentor, un second père professionnel. Il a suivi de près toute ma spécialisation et m’a toujours poussée à acquérir le maximum de connaissances pour le bien-être de nos populations. Par la grâce d’Allah, il a profondément influencé ma carrière.

Question : Le thème de cette année « Des communautés aux salles de classe : des soins auditifs pour tous les enfants ». Comment ce thème résonne-t-il avec la réalité aux Comores ?

Dre F.A : Ce thème me touche profondément. Il met en lumière l’un de nos principaux défis : l’absence de dépistage néonatal systématique de la surdité. Dans de nombreux pays, ce dépistage est devenu une norme. Pour nous, c’est un objectif prioritaire.Je pense également à l’Association Comorienne de Lutte contre la Surdité (KIYO), dont je suis la secrétaire générale et dont le Dr Youssouf Mahamoud est le président. Notre mission est centrée sur la prévention et la promotion de la prise en charge de la surdité.La sensibilisation doit concerner les parents, les enfants et surtout les enseignants. Ces derniers sont des relais essentiels. Ils doivent être formés à reconnaître les signes de la surdité et à adopter les bons réflexes pour accompagner les enfants malentendants en classe.

Question : Quels sont les principaux défis dans la prise en charge des troubles auditifs aux Comores ?

Dre F.A : Nous avons franchi une étape importante. Depuis le 14 novembre 2024, l’appareillage auditif est possible aux Comores. Le traitement de la surdité peut être médical, chirurgical ou passer par l’appareillage, voire l’implant cochléaire.Le principal obstacle reste financier. Malgré les efforts d’accessibilité, certaines familles ont des difficultés à financer ces équipements. Pourtant, partir à l’étranger coûte bien plus cher.Il existe aussi un défi culturel : beaucoup pensent que ce qui vient de l’étranger est forcément meilleur. Or, l’appareillage nécessite un suivi régulier et des ajustements qui ne peuvent être assurés efficacement que par un professionnel local. Il est essentiel que la confiance envers les médecins comoriens se renforce.

Question : On évoque souvent le faible nombre d’ORL dans le pays. Quelle est la réalité ?

Dre F.A : Il est important de préciser que nous sommes cinq ORL dans le pays dont deux à Anjouan, deux à Ngazidja exerçant cliniquement, et un confrère d’origine mohélienne travaillant dans l’administration sanitaire.D’autres spécialistes sont en formation et viendront renforcer les équipes. Je tiens à remercier l’État comorien qui, depuis 2019, soutient la formation spécialisée dans le cadre du plan du CHU El-Maarouf.Il est essentiel de poursuivre cet effort, notamment dans la chirurgie otologique. Le nouveau CHU El-Maarouf représente une véritable opportunité pour offrir des soins spécialisés de qualité aux Comoriens.

Question : Quel message souhaitez-vous adresser aux Comoriens et aux jeunes étudiants ?

Dre F.A : Je partage souvent cette phrase : « La cécité sépare les gens des choses, tandis que la surdité les sépare des gens. » L’audition est essentielle pour apprendre, communiquer et évoluer.Il faut la préserver dès l’enfance. Éviter les bruits excessifs, ne jamais négliger une oreille qui coule ou un enfant qui semble ne pas répondre. Il ne s’agit pas d’insolence, mais parfois d’un trouble auditif.Aux jeunes, je dis que la médecine est une vocation noble. L’ORL est une spécialité passionnante. Formez-vous, excellez, puis revenez servir notre pays. Nos îles ont besoin de compétences locales.C’est ensemble que nous bâtirons un système de santé solide et fiable pour les Comores.

Propos recueillis par Hamdi Abdillahi Rahilie

 

 


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