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des Comores

Journée mondiale de lutte contre le cancer : Moinafatima Charani : « Le cancer n’est pas une honte »

Journée mondiale de lutte contre le cancer : Moinafatima Charani : « Le cancer n’est pas une honte » © : HZK-LGDC

Selon les données de l'OMS, chaque année, 1 million de nouveaux cas de cancer sont diagnostiqués en Afrique, et 70% des décès dus à cette maladie surviennent dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Malgré les progrès, à l'instar de la vaccination contre le papillomavirus humain lancée récemment aux Comores, la lutte contre le cancer dans la région africaine reste freinée par des lacunes majeures : retards de diagnostic, manque de spécialistes, accès limité aux soins et coûts prohibitifs pour les familles. Le thème de la Journée mondiale 2026 contre le cancer, "Unis par l'unicité", souligne pourtant l'importance d'adapter les traitements anticancéreux aux besoins spécifiques de chaque individu. Les soins personnalisés et centrés sur le patient sont essentiels pour améliorer la qualité de vie des personnes touchées par cette pathologie. À l'occasion de cette initiative, et compte tenu du rôle crucial que joue l'Association Comorienne Contre le Cancer chez la Femme (ACCF) dans la lutte contre le cancer chez les femmes dans notre pays, La Gazette des Comores a rencontré Mme Moinafatima CHARANI, co-fondatrice de l'association. Elle nous présente la réalité comorienne dans la bataille contre cette maladie. Interview.


Question : Quels sont les principaux facteurs de risque du cancer chez les femmes aux Comores ? Et quel est le cancer qui en est le plus fréquent ?

 Moinafatima CHARANI : La femme comorienne, à l’instar des femmes du monde entier, peut être exposée à plusieurs facteurs de risque de développer différents types de cancer. Si l’on se limite aux cancers du sein, de l’ovaire et de l’utérus, les études internationales indiquent que les principaux facteurs de risque sont notamment : l’apparition précoce des règles ; une ménopause tardive ; l’absence de grossesse ; une première grossesse tardive ; les antécédents familiaux. En ce qui concerne la question de savoir quel type de cancer est le plus fréquent, il revient au Ministère de la Santé d’y répondre, cette problématique dépassant le champ de compétences de l’ACCF.

 Question : Comment l'ACCF sensibilise-t-elle les femmes à l'importance du dépistage précoce ?

 M.C : La sensibilisation se fait à travers plusieurs canaux : émissions radio et télévisées, spots de communication, causeries et conférences. Elle s’est également renforcée avec l’introduction d’Octobre Rose aux Comores depuis 2019. À cette occasion, de nombreuses activités sont organisées, notamment des déplacements dans les institutions publiques, privées, dans les villes et villages, les hôpitaux, les marchés et les établissements scolaires, appuyés par un important dispositif de communication comprenant des banderoles, des dépliants et des affiches.

 Question : Quels sont les obstacles au dépistage et au traitement du cancer dans l'archipel ?

 M.C : En matière de prévention, plusieurs obstacles persistent. Tout d’abord, le tabou qui entoure cette maladie dans notre culture constitue un frein majeur. Certaines femmes, même lorsqu’elles présentent des signes apparents, sont soit dans le déni, soit paralysées par la peur du diagnostic. Cette situation conduit malheureusement à une découverte tardive de la maladie, réduisant considérablement les chances de guérison. Par ailleurs, le dépistage n’est pas gratuit et le pouvoir d’achat de la femme comorienne moyenne demeure insuffisant pour subvenir à ses besoins quotidiens tout en assumant les coûts liés au dépistage. Il convient également de reconnaître que la prévention n’est pas encore ancrée dans nos habitudes : la consultation médicale intervient généralement uniquement en présence de douleurs. À cela s’ajoute le manque d’infrastructures dédiées à la prévention. À titre d’exemple, Mohéli ne dispose toujours pas d’équipements de mammographie et le pays souffre d’un déficit de laboratoires d’anatomopathologie. En ce qui concerne la prise en charge thérapeutique, le pays ne dispose pas encore de service d’oncologie.

 Question : Quels sont les services offerts par l'ACCF aux femmes atteintes de cancer ?

 M.C : L’ACCF n’a pas, à proprement parler, vocation à assurer la prise en charge médicale des femmes atteintes de cancer. Toutefois, en l’absence de structures de soins adaptées aux Comores, certaines femmes se tournent vers l’association afin d’obtenir des informations sur les démarches à entreprendre pour se faire soigner à l’étranger ou pour solliciter un appui financier. Les traitements contre le cancer étant particulièrement coûteux, la femme comorienne atteinte de cette maladie fait face à deux combats majeurs : celui de lutter contre la maladie elle-même et celui de réunir les moyens financiers nécessaires pour voyager et accéder aux soins. C’est dans ce contexte que, grâce au soutien de ses donateurs et partenaires -que nous remercions très chaleureusement- l’ACCF a mis en place une ligne budgétaire dédiée intitulée « Suivi des malades », permettant d’apporter une aide financière pouvant aller jusqu’à 1 000 euros. Au-delà de ce soutien financier, l’association assure également le suivi des traitements en collaboration avec des gynécologues partenaires et avec l’appui d’une oncologue comorienne, Mme Maoulida Souriante, basée sur l’île de La Réunion.

 Question : Quels sont les défis en termes d'accès aux médicaments et aux traitements contre le cancer ?

 M.C : De mon point de vue, le pays devrait se doter d’une politique nationale de lutte contre les cancers, accompagnée d’une stratégie claire de mise en œuvre. Il s’agit d’un processus de long terme, dont les résultats ne peuvent être immédiats, d’où l’urgence d’explorer des mécanismes transitoires, notamment la signature de conventions sanitaires dans le cadre des relations bilatérales.

 Question : Quels sont les besoins les plus pressants des patientes et de leurs proches ?

 M.C : Le soutien doit être à la fois financier et également, lorsque cela est possible, psychologique, car la malade a besoin d’un accompagnement tout au long de son parcours de soins et durant son séjour à l’étranger. Elle laisse derrière elle des enfants, parfois en bas âge, pour une période pouvant aller jusqu’à un an, ce qui constitue une épreuve supplémentaire.

 Question : Comment l'ACCF travaille-t-elle avec les autorités locales, voire les organisations internationales pour faire avancer la lutte contre le cancer aux Comores ?

 M.C : De manière générale, l’ACCF entretient de bonnes relations avec les autorités locales ainsi qu’avec les organisations internationales. Toutefois, jusqu’à présent, nos doléances peinent à recevoir des réponses concrètes de la part des pouvoirs publics. Cette situation donne le sentiment que la souffrance des femmes atteintes de cancer, en quête de soins curatifs et palliatifs, n’est pas encore pleinement prise en compte par nos autorités.

 Question : Auriez-vous un dernier message, et si oui qu'en est-il ?

 M.C : Oui, à l’endroit du Gouvernement : Il est urgent d’assumer pleinement vos responsabilités face à une situation devenue alarmante à tous les niveaux. L’ACCF ne saurait, en aucun cas, se substituer aux missions régaliennes du Ministère de la Santé. Et à la femme comorienne : Prenez soin de vous et de votre corps. Uwade tsi Anyibu.

 Propos recueillis par Hamdi Abdillahi Rahilie

 

 


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