En cette période charnière marquant cinq décennies d’indépendance, le centre national de documentation et de recherche scientifique (CNDRS) a choisi de replacer les savoirs au cœur du débat sur l’avenir des Comores. Plutôt que de se limiter à une commémoration symbolique, l’institution a organisé une table ronde le samedi 5 juillet dernier, réunissant chercheurs, économistes, linguistes et historiens autour d’un objectif commun celui de relire le passé pour mieux penser les défis contemporains.
Sous le thème « Regards sur les 50 ans d’indépendance : progrès et contraintes », la rencontre a permis de poser des diagnostics lucides sur les trajectoires du pays depuis 1975, tout en mettant en lumière les leviers à mobiliser pour affronter l’avenir. L’événement, qui s’est tenu dans les locaux du CNDRS, a rassemblé un public composé d’étudiants, chercheurs, responsables institutionnels et acteurs de la société civile. Dans un exposé consacré à l’économie nationale, l’expert en politiques publiques Abdou Katibou a souligné le paradoxe d’un pays riche en potentiel mais toujours tributaire d’une économie informelle. Selon lui, malgré certaines avancées dans l’éducation et les infrastructures, les blocages structurels demeurent préoccupants.
« L’économie comorienne souffre d’une dépendance excessive aux importations et aux transferts de la diaspora. Il faut investir dans des secteurs porteurs comme l’agriculture pour inverser cette tendance », a-t-il proposé, plaidant pour des politiques publiques plus audacieuses. D’autres interventions ont élargi la réflexion à des dimensions souvent absentes des analyses classiques. Le diplomate et linguiste Mohamed Soiyir Bajrafil a défendu la valeur stratégique du multilinguisme comorien dans la consolidation de l’identité nationale. À ses yeux, les débats sur les caractères d’écriture (arabe ou latin) ne doivent pas occulter l’essentiel : « préserver une richesse linguistique qui constitue une force culturelle majeure. »
Même tonalité du côté de l’universitaire Abdallah Mbaé, qui a alerté sur la disparition progressive de pratiques culturelles et rituelles essentielles à la cohésion sociale. Il a évoqué la fragilité du patrimoine immatériel comorien face à une modernisation souvent synonyme d’érosion culturelle. « La tradition n’est pas l’ennemie du progrès. C’est un socle de stabilité et un marqueur de dignité, même dans les contextes les plus précaires », a-t-il martelé. Enfin, le professeur Moussa Saïd a replacé le débat dans une perspective historique rigoureuse, retraçant les grandes étapes du combat indépendantiste, les ruptures institutionnelles successives et les recompositions politiques des dernières décennies. Pour lui, comprendre les blocages du présent passe par une lecture structurée du passé, à la lumière des contextes qui ont façonné les institutions actuelles.
Au-delà des interventions, la table ronde a été marquée par la réactivité du public, qui a salué la qualité des échanges et appelé à leur renouvellement. Pour plusieurs participants, cette initiative du CNDRS répond à un besoin urgent : produire de la connaissance, non pas pour les archives, mais pour guider les décisions et éclairer les choix collectifs. « Ce genre de rencontre devrait être organisé plus régulièrement. Il faut du temps pour parler du pays en profondeur », a exprimé un participant à la fin des échanges. D’autres ont souligné l’importance de documenter les mutations sociales et culturelles en cours, dans une époque traversée par des tensions économiques, identitaires et générationnelles.
En rassemblant des voix expertes dans une atmosphère d’écoute et de débat, cette table ronde du Cndrs a confirmé que les savoirs scientifiques, culturels et historiques peuvent jouer un rôle structurant dans la construction d’un avenir collectif. Reste désormais à donner une suite concrète à ces réflexions, dans les cercles politiques comme dans les espaces publics.
Mohamed Ali Nasra
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