La Gazette

des Comores

Daula ya Haki : Nourdine Mbae : « L'échec de Daula ya Haki est de n'avoir pas réussi à s'installer à l'intérieur du pays »

Daula ya Haki :  Nourdine Mbae : « L'échec de Daula ya Haki est de n'avoir pas réussi à s'installer à l'intérieur du pays » © : HZK-LGDC

Daula ya Haki est un mouvement social né en France en 2019, au lendemain de la présidentielle jugée non démocratique tant par l’opposition et des observateurs internationaux. D’aucuns affirment que ce mouvement constitue la deuxième plus grande mobilisation des Comoriens de France après celle de 2009, consécutive au crash de Yemenia. Figure de proue infatigable de Daula ya Haki, Nourdine Mbae séjourne actuellement aux Comores pour son grand mariage. Cet enseignant de français de 44 ans qui se trouve face à l’épreuve de ses propres contradictions, a accepté de répondre aux questions de La Gazette des Comores.


 

Question : En dépit de cette contestation extérieure sans précèdent de l'histoire politique du pays, Azali Assoumani continue sur sa lancée. Au fil des mois le mouvement s'effrite, rattrapé peut-être par l'usure du temps, et vos appels pour son départ et pour un État de droit en général, restent lettre morte. Quel bilan tirez-vous ?

 Nourdine Mbae : Permettez-moi, au moment du bilan, d'avoir une pensée très émue, mêlée d'une grande tristesse pour la perte d'Aichat Djambae Djunga, patriote et militante dévouée de Daula ya Haki. Elle était d'un engagement sincère, profond avec une certaine bonté comme on en voit rarement ! Elle a servi le combat de Mpaka Daula ya Haki depuis Lyon, sa commune de résidence. Elle est décédée ce dimanche 10 août 2025 à Lyon. Je n'oublierai jamais sa bonté et l'intérêt qu'elle portait sur mes publications de Facebook au sujet de notre lutte. Puisse Allah l'accueillir avec sa miséricorde et à sa famille je présente mes condoléances. S'agissant du bilan, il est mitigé entre une lutte citoyenne bien enracinée et une amertume liée à la persistance du pouvoir dictatorial d'Azali et les blessures réciproques qu'on a pu s'infliger de façon sporadique sous le feu de l'action.

 Question : Quels sont les actes posés par Daula ya Haki ?

 NB : Ils sont sans doute nombreux d'autant qu'ils émanent d'un mouvement citoyen large et non d'un parti politique bien défini. Je note cependant pêle-mêle, l'audace de la prise de l'ambassade de notre pays à Paris le 26 mars 2019, l'enchaînement des manifestations hebdomadaires sur certaines places publiques en France, l'organisation des Appels dans certaines localités en vue d'entretenir la flamme de la résistance, le congrès de Lyon du 5 octobre 2019 visant à mobiliser toutes les forces et dégager une feuille de route des actions à mener et des prévisions de l'après-Azali.

 Question : Si l'on pouvait remonter le temps et que l'on vous offrait une seconde chance pour Daula ya Haki, que feriez-vous autrement ?

 NB : Sic ! Comme si c'était une chance de mener une lutte citoyenne et politique contre une tyrannie. Je ne la voudrais pas pourvu que mon pays vive la démocratie et le progrès dans son administration. Spécifiquement pour  reprendre votre sous-entendu, je parlerais moins sur certains, j'éviterais de toucher l'orgueil de quelques éléments de la presse et quelques personnalités publiques qui se voudraient incritiquables. Tant, je reste convaincu qu'on ne peut pas lutter contre un système détenu et entretenu par des personnalités, sans frotter parfois leur susceptibilité. C'est le risque d'un combat citoyen et / ou révolutionnaire.

 Question : Pourquoi vous n'implantez pas le mouvement aux Comores pour plus d’impact ?

 NB : Nous pensions que le mouvement spontané intervenu en France allait inspirer nos compatriotes de l'intérieur en effet par des engagements citoyens et sincères. Nous n'étions pas un parti politique qui devait s'implanter de façon classique mais un mouvement citoyen qui devait inspirer des actions de résistance et de désobéissance civique, tant pacifiques que bouillonnantes. Quand Mr Désiré prend une pancarte pour manifester sur la rue, nous disions que la mayonnaise commençait à prendre. Quand nous voyions nos compatriotes prier en masse derrière un usurpateur de la légitimité des urnes, nous étions déçus en constatant les freins de notre société, lesquels renforcent les subterfuges des charlatans et des faux- dévots qui trahissent la religion et la nation.

 Question : Il vous est reproché, vous-mêmes et votre binôme Omar Mirali, de diriger Daula ya Haki d'une main de fer. L'on dit de vous que vous imposez une école de la pensée unique, que vous ne tolérez plus les voix discordantes.

 NB : Mon binôme est autonome. Je le suis également. Notre main de fer a toujours manqué de ferraille et de mitraille au point de manquer notre cible et d'être l'objet de diverses attaques, parfois minables. Je ne voudrais pas m'étaler davantage, je pense en ce qui me concerne que la remarque est fausse. Je pense que certains me voulaient un homme effacé et au service d'eux, or je ne suis pas comme ça, bien que je demeure fondamentalement très modeste. Entre Omar et moi, nous sommes souvent discordants dans les méthodes bien que nous visions un objectif commun. Et vous osez dire que nous n'acceptons pas les voix discordantes ! Certes, nous n'acceptions pas la complaisance et d'ailleurs j'en paye le prix aujourd'hui au sujet de cette ligne et sans doute vous m'attendez au tournant sur ce sujet.

 Question : Quelles étaient les figures du mouvement au début ? Quelles sont-elles maintenant ?

 NB : Je ne sais pas trop puisque c'était un mouvement. Je pense que Elarif Saandi, Nachida Ali, Said Yassine, Fahardine Said Abdou, Dini Nassur, Dr Zile, Fatima Mze Said, Farhane Athoumani, Soibahou Assoumani, Omar Mirali et sans doute d'autres personnes, nous parvenions à inspirer les autres et à dégager un certain leadership commun. Aujourd'hui, la dynamique s'est effritée et l'intensité de la résistance reste autour de quelques personnes telles que Fahardine, Bolt. Il n'en demeure pas moins que la matrice idéologique est là et des voix comme celles de Mahafidh Eddine, Said Yassine, Salim Youssouf Idjabou, Dr Youssoufa Ousseine continuent à nourrir le débat et les propositions avec un intérêt souvent pertinent.

 Question : Des membres de la diaspora lancent leurs partis politiques qui peinent à décoller. Quel apport peuvent-ils attendre de Daula ya Haki pour porter encore plus haut leurs revendications qui sont aussi les vôtres ?

 NB : Je pense que mon engagement au sein d'un parti, de même que l'engagement de Omar Mirali dans une corbeille semblable ont réduit, sinon ont contenu l'enthousiasme citoyen d’avant. Je regrette d'autant plus sur le fait que les nouveaux n'ont pas réussi à créer une coalition à même de susciter un élan d'espoir et de combat à l'intérieur du pays. Ils n'ont donc pas à attendre de Daula ya Haki mais à se réinventer pour une grande coalition, en considérant que l'échec du mouvement Daula ya Haki est de n'avoir pas réussi à s'installer à l'intérieur du pays. Les partis progressistes nouveaux doivent se mobiliser pour réaliser cet objectif et cela exige de la détermination et une certaine finesse.

 Question : Il vous est reproché d'avoir trahi vos principes en invitant à votre madjilis des proches du régime que vous combattez. Est-ce que vous comprenez cette déception ressentie notamment par vos compagnons de lutte ?

 NB : Je la comprends volontiers, d'autant que j'étais leader d'une conception sur

l'utilisation des images, bien que je n'ai pas eu le sentiment de trahir au moment des faits. Le grand mariage qu'on nomme localement Anda est un long processus, suffisamment lourd sur plusieurs aspects, tant familiaux que financiers. Je devais anticiper bien des choses pour éviter d'être caricaturé sur ce que je ne suis pas. Hélas, je dois avouer que je n'ai pas tout réussi, certains de mes invités étaient absents et j'étais très déçu, bien que la réussite globale du mariage a maquillé cette déception de circonstance. Abdou Ismaël et Bacar Mvoulana sont des proches qui devaient être présents et je les remercie d'être venus, non pas pour une notoriété en rapport avec leurs fonctions aujourd'hui, mais pour d'autres motifs amicaux et familiaux. Je ne suis pas la 1ère personne actrice d'une certaine législation,  que dis-je,  d'une certaine conception à avoir manqué à une règle que l'on s'est prescrite. Cela entraîne des conséquences,  soit à se renier, soit à accepter une certaine rigidité de la formule pour amender ou nuancer le concept. Ainsi, vont la vie et la politique.

 Question : Il y a un détail qui retient l'attention. Ce sont les proches du régime qui ont été aux premières loges. Quel message vouliez-vous transmettre par ce choix ?

 NB : Ce choix n'était pas le mien et donc je n'avais rien à transmettre volontairement. Après le constat que vous décrivez, j'ai agi non pas pour provoquer, mais pour nuancer. C'est pourquoi j'ai fait venir aussitôt à mes côtés Abdourahim Bacar alias Papa Djo et Salim Youssouf Idjabou, deux opposants du régime d'Azali. Ce faisant, j'ai dû solliciter la place du mari de ma sœur. Je le remercie d'ailleurs pour avoir accepté ma sollicitation.

 Question : Des voix s'élèvent au sein de Daula ya Haki pour réclamer votre tête, vous qui êtes l'incarnation dudit mouvement. Comment vous préparez-vous à affronter cette fronde ?

 NB : Je suis plutôt serein. Je pense que l'image visant à " réclamer (ma) tête " ne va pas jusqu'à la décapitation, or le désir révolutionnaire purge parfois par des lynchages meurtriers. Je pense que mes camarades sauront faire preuve d'indulgence au regard de mon parcours. Et de façon ironique cette fois, mes camarades ne vont pas me retirer tous les pouvoirs que je détiens et les privilèges qu'ils m'ont attribués lors de mon élection sur le trône de Daula ya Haki.

 

Propos recueillis par Toufé Maecha


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