La Gazette

des Comores

Fait divers : Une opération policière relance le débat sur les libertés individuelles

Fait divers :  Une opération policière relance le débat sur les libertés individuelles © : HZK-LGDC

Une récente opération menée par la police nationale contre des jeunes hommes portant les cheveux longs continue de provoquer de vives réactions. L’affaire, largement commentée sur les réseaux sociaux et dans les milieux culturels, dépasse désormais le simple fait divers. Elle soulève des questions sensibles autour des libertés individuelles, du respect de la dignité humaine et des limites de l’autorité publique.


Au cœur de cette polémique, le témoignage de Houssam Is, administrateur de la compagnie artistique Tche-za. Le jeune homme affirme avoir été victime de violences lors d’une intervention policière survenue le jeudi 6 mai dernier. Selon son récit, des agents lui auraient demandé de retirer son bonnet afin de vérifier la longueur de ses cheveux. Une situation qui aurait rapidement dégénéré. « On m’a arraché mon bonnet avec brutalité. J’ai simplement dit que j’avais eu mal et que je comptais porter plainte. À partir de là, les choses ont empiré », raconte-t-il. Il affirme avoir ensuite été bousculé, insulté puis embarqué de force dans un véhicule de police devant plusieurs témoins, dont son ami Séda Ibrahim Halifa. Conduit au commissariat, Houssam Is explique avoir passé plusieurs heures en garde à vue. Il dit également avoir subi des intimidations de la part de certains agents.

« On m’a dit : “porte plainte et on te fera pire” », rapporte-t-il. Dans un communiqué publié peu après les faits, la compagnie Tche-za a dénoncé une intervention jugée humiliante et injustifiable. Pour cette structure culturelle, le simple fait d’avoir une apparence différente ou un style artistique ne devrait jamais exposer un citoyen à des violences ou à des humiliations publiques. « La culture n’est pas un crime », insiste la compagnie, appelant les autorités à faire toute la lumière sur cette affaire. L’indignation a rapidement gagné des acteurs de la société civile. L’avocat Me Fahmi Saïd Ibrahim estime que ce type d’intervention ne repose sur aucun fondement légal. « Les forces de l’ordre ne sont ni des coiffeurs publics ni une police de l’esthétique », déclare-t-il. Selon lui, contraindre une personne à modifier son apparence constitue une atteinte aux libertés fondamentales, notamment au respect de la vie privée, à la dignité humaine et à l’intégrité physique. Il rappelle que ces droits sont garantis aussi bien par la Constitution comorienne que par plusieurs conventions internationales ratifiées par les Comores.

L’avocat dénonce également une dérive inquiétante dans certaines pratiques policières ainsi qu’un manque de formation sur les principes de droit. Il rejette par ailleurs les justifications religieuses souvent avancées dans ce type de débat. « Plusieurs traditions rapportent que le prophète Mohammed portait lui-même des cheveux longs », rappelle-t-il. Même inquiétude du côté de la présidente de la Fédération comorienne des consommateurs, Nasrat Mohamed Issa. Pour elle, le rôle des forces de l’ordre doit rester strictement encadré par la loi. « La mission de la police est de garantir la sécurité publique, pas d’humilier des citoyens pour leur apparence », affirme-t-elle. Elle plaide pour davantage de dialogue, de sensibilisation et d’éducation plutôt que des méthodes fondées sur la contrainte.

Face à la polémique, certaines autorités appellent toutefois à replacer le débat dans un contexte plus large. Le ministre de l’Éducation, Bacar Mvoulana, reconnaît les critiques suscitées par cette opération, mais rappelle également l’attachement des Comores à leurs valeurs culturelles et religieuses. « Les Comores ne sont pas un pays sans identité. Nous sommes attachés à des valeurs qui ont toujours façonné notre société », explique-t-il. Selon lui, les libertés individuelles doivent pouvoir s’exercer dans le respect des principes collectifs et des réalités culturelles du pays. Une magistrate adopte cependant une position claire sur le plan juridique : aucune loi en vigueur ne permet aujourd’hui de sanctionner une personne en raison de la longueur de ses cheveux. « En l’état actuel du droit, ces pratiques sont illégales », indique-t-elle, rappelant que seul un juge est habilité à apprécier d’éventuelles infractions.

Au-delà du débat sur l’apparence, cette affaire révèle surtout une tension plus profonde entre traditions, modernité et droits individuels. Elle mérite une question : jusqu’où peut-on aller au nom de la préservation des valeurs culturelles ? En tout cas  derrière cette affaire de cheveux longs, c’est bien la question des libertés publiques et du rôle des institutions qui se retrouve aujourd’hui au cœur du débat aux Comores.

Mohamed Ali Nasra

 

 


Les contenus publiés dans ce site sont la propriété exclusive de LGDC/HZK Presse, merci de ne pas copier et publier nos contenus sans une autorisation préalable.