La Gazette

des Comores

Interview / Abdoulkader Mchinda, gérant de la société HIKAM « Veiller à ce que le marché fonctionne dans l’intérêt des usagers »

Interview / Abdoulkader Mchinda, gérant de la société HIKAM « Veiller à ce que le marché fonctionne dans l’intérêt des usagers » © : HZK-LGDC

Dans une conférence de presse, l’Autorité Nationale de Régulation des TIC a annoncé l’interdiction de l’utilisation de Starlink dans le pays. Une position vivement contestée par les utilisateurs des TIC qui voient en Starlink une opportunité dans un pays où la couverture et le réseau 3G et 4G laissent à désirer. Abdoulakder Mchinda, le gérant de HIKAM, une société multiple se dit surpris de voir le régulateur se dresser contre une solution aussi révolutionnaire. Starlink est un projet développé par SpaceX, l'entreprise spatiale fondée par Elon Musk, qui vise à fournir un accès Internet haut débit à l’échelle mondiale, en particulier dans les zones rurales, isolées ou mal desservies par les infrastructures traditionnelles.


Question : L'ANRTIC s’oppose à l'utilisation de Starlink dans le pays. Comment avez-vous pris cette mesure de la part du régulateur ?

A.M : Honnêtement, cette position m’a profondément surpris. Je ne m’attendais pas à ce qu’une institution comme l’ANRTIC, qui est censée promouvoir l’innovation et défendre les intérêts des usagers, se dresse contre une solution aussi révolutionnaire que Starlink. Il est aujourd’hui un acteur mondial incontournable dans le domaine de la connectivité. Il permet notamment de desservir des zones rurales et enclavées, où les opérateurs traditionnels peinent à offrir un service stable. Il ne s’agit pas seulement d’Internet rapide, mais de la possibilité pour des milliers de citoyens d’entrer pleinement dans l’ère numérique : télétravail, éducation à distance, e-commerce, accès aux services en ligne…

Question : Le régulateur parle d’une perturbation des communications mobile pour se justifier. Est-ce le cas ?

A.M : Ce qui m’a particulièrement étonné lors du point de presse de l’ANRTIC, c’est leur justification : ils ont évoqué un risque de perturbation des communications mobiles, sans fournir la moindre précision technique. Or, Starlink utilise les bandes Ku et Ka, qui n’interfèrent en rien avec les fréquences des réseaux mobiles classiques (800 MHz, 1800 MHz, 2100 MHz). Le vrai problème n’est donc pas technique, mais économique. C’est la concurrence que représente Starlink qui semble gêner. En réalité, c’est une menace pour les revenus des opérateurs locaux, non pour la stabilité du réseau. Et une fois de plus, on a le sentiment que le régulateur se range du côté des intérêts commerciaux des opérateurs au lieu de défendre ceux des citoyens. Quand on voit que nos voisins malgaches et mauriciens ont choisi de coopérer avec Starlink au lieu de le bloquer, on se dit que les Comores risquent de rater une occasion précieuse d’avancer.

Question : L’ANRTIC va lancer une chasse aux sorcières et prendre des mesures strictes. Qu’en pensez-vous ?

A.M : Non, ce n’est clairement pas la meilleure solution. Lancer une "chasse aux sorcières" contre ceux qui utilisent Starlink est une réaction excessive, contre-productive et injuste. Il faut comprendre que ceux qui se tournent vers Starlink ne le font pas par luxe, mais par nécessité. Nous avons aujourd’hui, aux Comores, une connexion souvent instable, lente, et parfois hors service pendant plusieurs heures. Pour ceux qui travaillent à distance, qui gèrent des entreprises ou qui vivent dans des zones mal couvertes, Starlink représente un véritable soulagement. De plus, soyons honnêtes : l’ANRTIC n’a pas les moyens techniques actuels pour contrôler ou bloquer l’usage de Starlink de manière efficace. La bonne stratégie serait plutôt de devancer cette technologie, d’ouvrir un cadre légal de négociation avec SpaceX, et de voir comment l’État peut en tirer profit — en matière de fiscalité, de contrôle des données, ou d’extension du service public. Nos voisins malgaches et mauriciens l’ont bien compris. Ils ont su anticiper au lieu de réprimer. Starlink est une technologie en évolution rapide, qui sera bientôt intégrée directement dans nos téléphones. Il serait irréaliste de penser qu’on pourra l’arrêter par décret. L’intelligence, ici, serait de s’y adapter dès maintenant.

Question : Ne pensez-vous pas que Starlink devienne un sérieux concurrent pour les deux opérateurs ?

A.M : Starlink peut représenter une véritable bouffée d’oxygène pour notre pays. Là où les deux opérateurs n’arrivent plus à assurer un service de qualité, cette solution peut jouer un rôle complémentaire, voire stratégique. Soyons clairs : ce ne sont pas tous les Comoriens qui vont se ruer sur Starlink. Le coût du matériel et de l’abonnement reste élevé. Ce sont principalement les entreprises, certaines ONG, les travailleurs indépendants ou des familles avec des besoins spécifiques qui y auront recours. Dans d’autres pays, Starlink est d’ailleurs souvent utilisé comme solution de secours plutôt que de connexion principale.

Mais c’est justement cette capacité à assurer une continuité de service dans les zones mal desservies qui est précieuse. Dans un pays comme le nôtre, dépendant de câbles sous-marins vulnérables, il est vital d’avoir des solutions alternatives. De plus, l’arrivée de Starlink pourrait jouer un rôle de dissuasion positive : pousser les opérateurs à améliorer leurs services. Elle crée une pression concurrentielle saine. C’est exactement le rôle d’un régulateur : veiller à ce que le marché fonctionne dans l’intérêt des usagers. Enfin, nous devons avoir une vision plus globale : notre pays est petit, notre marché limité. Si nous voulons attirer des partenaires technologiques et rester connectés au monde, nous devons accueillir ces innovations, et non les repousser par peur ou par protectionnisme mal placé.

Propos recueillis par MY


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