La criminalité juvénile est devenue une problématique urgente aux Comores, menaçant la stabilité sociale, les valeurs culturelles et religieuses du pays. Face à cette menace sociétale, Abdillah Elarif, doctorant en sociologie montre que ce phénomène est dû à plusieurs facteurs allant du rôle de la famille, à la religion en passant par l’impact des réseaux sociaux. Interview.
Question : Quel est le rôle de la famille sur le comportement des jeunes ?
Abdillah Elarif : La famille, en tant que premier cadre d’éducation, joue un rôle fondamental dans la transmission des valeurs et des normes sociales aux jeunes. Cependant, aux Comores, un déséquilibre existe souvent entre la préservation des traditions et l'éducation des valeurs adaptées aux réalités contemporaines. Les parents investissent principalement dans la transmission des valeurs traditionnelles, mais sans y adjoindre une éducation moderne, ce qui laisse les jeunes sans repères clairs pour naviguer dans une société en mutation rapide. L’absence d’une éducation complète et d’un dialogue ouvert entre parents et enfants crée un vide éducatif, où les jeunes sont vulnérables face aux influences extérieures, notamment celles véhiculées par les réseaux sociaux.
Question : Quel est l’impact des réseaux sociaux dans cette situation ?
A.E : Sans un accompagnement approprié, ces jeunes cherchent des modèles ailleurs, souvent dans des espaces virtuels, où les valeurs familiales et communautaires sont souvent ignorées. Les réseaux sociaux, au lieu de servir de supports éducatifs, deviennent des terrains où s’établissent des comportements déviants, à travers la glorification de modes de vie étrangers aux valeurs islamiques et comoriennes. Ce phénomène expose les jeunes à une perte de repères, augmentant ainsi leur propension à adopter des comportements antisociaux ou délinquants. La famille, institution centrale dans la structure sociale des Comores, doit impérativement réinventer son rôle, en équilibrant tradition et modernité, pour prévenir ces dérives et garantir aux jeunes un avenir respectueux de leurs racines culturelles et religieuses.
Question : Quels sont les défis pour la tradition et la religion ?
A.E : Aux Comores, un ensemble de comportements autrefois perçus comme déviants connaît une banalisation croissante, posant un défi majeur aux valeurs traditionnelles et religieuses de la société. Parmi ces pratiques, on retrouve la consommation de chicha, les célébrations d’anniversaires fastueuses et les soirées festives, où se côtoient parfois alcool, drogues, et musique véhiculant des messages qui contredisent les normes religieuses et culturelles. Cette situation contraste avec les valeurs de la société comorienne, largement influencées par l’islam et par une tradition qui prône la retenue, le respect des normes morales et le rejet des comportements perçus comme immoraux. Cependant, l'influence grandissante des réseaux sociaux et de la culture mondialisée diffuse de nouvelles pratiques, parfois en décalage avec les croyances locales, surtout chez les jeunes. La consommation de substances illicites et la normalisation des comportements comme les relations sexuelles en dehors du mariage deviennent ainsi des signes de contestation, voire de modernité pour certains. Cette cohabitation de normes engendre des tensions et questionne l’efficacité des institutions et leaders religieux, appelés à promouvoir des comportements respectueux des normes et à prévenir la montée de la déviance vers des actes criminels.
Question : Quel rôle doivent jouer les ulémas face aux défis de la modernité ?
A.E. : Les ulémas, figures religieuses influentes aux Comores, ont longtemps été des piliers dans l’éducation morale et spirituelle des jeunes, transmettant la connaissance religieuse au sein des écoles coraniques ou « chiyoni ». Cependant, la négligence croissante dans cette transmission, accompagnée de l'absence d'écoles coraniques dans certaines régions, limite l'accès des jeunes à un enseignement religieux solide. De plus, les discours des ulémas, souvent ancrés dans des traditions anciennes, peinent à résonner avec les réalités vécues par la jeunesse actuelle. Cette déconnexion grandissante entre la tradition et les défis contemporains laisse un vide dans l’accompagnement spirituel des jeunes, exposant ces derniers à des influences étrangères qui peuvent les éloigner de leurs racines culturelles et religieuses. En l'absence de guidance renouvelée, les jeunes se retrouvent exposés à des influences externes qui peuvent les déstabiliser et les éloigner de leurs racines spirituelles. Cette situation peut entraîner une perte de repères, avec des jeunes qui peinent à concilier leur identité culturelle et les normes modernes. L’écart entre les enseignements traditionnels et les réalités contemporaines peut mener à une désorientation, où les jeunes, sans cadre religieux solide, sont plus vulnérables aux tentations de la mondialisation et des nouvelles technologies. Cette déconnexion crée un vide dans la transmission des valeurs morales, fragilisant ainsi le lien spirituel qui a longtemps uni la société comorienne.
Question : Quelles sont les causes de la délinquance à la criminalité juvéniles aux Comores ?
A.E : La montée de la criminalité aux Comores est en partie le reflet d'une acculturation qui déforme les normes et valeurs traditionnelles de la société comorienne. L'influence croissante des chansons et d'autres formes de divertissement, qui célèbrent des comportements autrefois tabous comme la consommation d'alcool, est un vecteur important de cette dérive. Par exemple, la chanson "hama tsi megneha" valorise l'ivresse, transformant l'acte de boire en symbole de modernité et de liberté. Cette représentation de l'alcool devient un modèle pour les jeunes, les femmes et même les personnes âgées, qui cherchent à imiter ces comportements populaires, contribuant ainsi à sa banalisation et à l'acceptation de l'ivresse. La mondialisation a également apporté de nouvelles influences culturelles aux Comores, mais sans l'accompagnement éducatif nécessaire, elle génère une confusion chez les jeunes. Ces derniers adoptent des normes étrangères sans disposer des outils éducatifs pour comprendre comment concilier ces influences avec les valeurs locales. De plus, la dépendance croissante aux drogues pousse certains jeunes à se livrer à des activités criminelles pour financer leur addiction, exacerbant ainsi la criminalité. Ces comportements ont des répercussions non seulement sur les individus concernés, mais également sur leur entourage et la société dans son ensemble.
Question : Quelles sont les conséquences sociales de cette criminalité juvénile ?
A.E. : L’affaiblissement des valeurs traditionnelles et l’absence de repères moraux clairs ont des répercussions graves sur la société comorienne. La jeunesse, en manque de guidance spirituelle et familiale, se retrouve de plus en plus vulnérable aux influences extérieures, adoptant des comportements de plus en plus violents et déviants. L'absence de structures solides pour encadrer les jeunes engendre une intensification de la délinquance, de l'agression et des crimes organisés. Les actes de violence, souvent liés à des règlements de comptes, deviennent de plus en plus fréquents, exacerbant l'insécurité et alimentant un climat de peur. Cela engendre un sentiment généralisé de méfiance, où chacun est perçu comme une menace potentielle. De plus, cette crise morale a pour conséquence une rupture du lien social, affaiblissant les bases de la solidarité et de l’entraide qui constituaient autrefois les fondations de la société comorienne. L’absence de leadership moral et de modèles d’autorité dans les familles et au sein de la communauté favorise également l’isolement de l’individu et la montée de comportements égocentriques. Cette situation engendre un clivage social, où les jeunes se tournent davantage vers des solutions violentes pour régler leurs conflits. Le climat de méfiance qui en découle menace les relations interpersonnelles et divise les communautés, rendant plus difficile la résolution collective de nos problèmes quotidiens.
Question : Selon vous, quelles seront les stratégies de prévention de cette délinquance ?
A.E. : En ma qualité de sociologue, pour lutter efficacement contre la délinquance juvénile aux Comores, il est plausible de renforcer l'éducation familiale en mettant l'accent sur les valeurs morales et civiques. Les familles doivent jouer un rôle central dans l'encadrement des jeunes, en leur offrant des repères solides et un suivi constant. Parallèlement, la prolifération des écoles coraniques, ou « chiyoni », doit être encadrée et renforcée en formant des "fundi" qualifiés, capables d'enseigner des principes religieux tout en intégrant les défis modernes. Il est aussi essentiel d’adapter les discours des ulémas aux réalités actuelles, notamment en tenant compte des nouvelles technologies et de la mondialisation, pour rendre leurs enseignements plus accessibles et pertinents pour la jeunesse d’aujourd’hui. En outre, limiter certaines célébrations sociales comme les anniversaires ou les événements de mixité sociale pourrait réduire les influences néfastes sur les jeunes, leur permettant de mieux se concentrer sur leur éducation et leur développement personnel. Parallèlement, la création de programmes communautaires et de clubs de loisirs pourrait offrir aux jeunes des alternatives saines et constructives, tout en renforçant le sentiment de solidarité. Le développement d’activités sportives, culturelles et de loisirs est essentiel pour occuper positivement les jeunes et réduire leur implication dans des comportements déviants. Il est également important de mettre en place des mesures de protection des mineurs, avec des sanctions claires et dissuasives contre les actes criminels. Un cadre juridique renforcé, combiné à une action collective entre les autorités locales, les éducateurs et les leaders religieux, pourrait fournir un soutien adapté et cohérent pour aider les jeunes à trouver des repères solides et à éviter la délinquance.
Propos recueillis par MY
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