La Gazette

des Comores

Interview : Said Larifou, président du RIDJA-PACTEF

Interview : Said Larifou, président du RIDJA-PACTEF © : HZK-LGDC

« La question migratoire doit être abordée comme une question stratégique nationale et non comme un simple problème de sécurité »


Ces dernières années, beaucoup de jeunes Comoriens sont tentés de rejoindre la France en empruntant des routes parfois mortelles. Rien que ces derniers mois, 33 jeunes migrants étaient portés disparus, mais heureusement certains d’entre eux ont été retrouvés, bien que 10 soient toujours sans nouvelles. Dans cette interview, Me Said Larifou, président du RIDJA-PACTEF, revient sur cette situation tant sur les plans politique, économique que judiciaire.

Question : Ces dernières années, beaucoup de jeunes s’aventurent pour tenter de rejoindre la France au risque de leur vie. Quelles sont les principales raisons qui poussent les jeunes Comoriens à quitter leur pays ?

Said Larifou : Je crois qu'il faut regarder cette réalité avec lucidité et honnêteté. Aucun jeune ne quitte volontairement sa famille, sa culture et sa terre natale pour traverser des déserts, des frontières militarisées ou la Méditerranée s'il dispose d'une véritable perspective d'avenir chez lui. Les principales causes sont connues : le chômage massif des jeunes, la faiblesse des opportunités économiques, les difficultés d'accès à une formation qualifiante, le sentiment d'exclusion sociale et parfois la perte de confiance dans la capacité des institutions à offrir un avenir meilleur. À cela s'ajoute l'effet des réseaux sociaux qui donnent souvent une image idéalisée de l'Europe sans montrer les souffrances, les humiliations et les dangers du parcours migratoire. La migration devient alors moins un choix qu'une fuite devant le désespoir.

Question : Quelle est la situation actuelle ?

S.L : À la suite du signalement et de l’alerte qui m’ont été adressés concernant la situation de 33 jeunes Comoriens migrants embarqués à bord d’un bateau qui devait les conduire vers l’Espagne, je tiens à informer les familles, les autorités et l’ensemble de nos compatriotes que plusieurs de ces jeunes ont désormais donné signe de vie. Les informations recueillies à ce jour permettent d’établir que 15 jeunes ont été retrouvés au Maroc, dont 5 filles et 10 garçons, huit autres compatriotes sont actuellement retenus en Algérie et 10 autres jeunes, après avoir été libérés de leur garde à vue, auraient été embarqués dans un camion en direction de la frontière entre le Maroc et l’Algérie. Ils demeurent à ce jour introuvables et sont considérés comme portés disparus.

Je tiens à saluer le travail remarquable accompli par les étudiants comoriens présents au Maroc, dont les recherches et les démarches ont permis d’obtenir des résultats concrets et encourageants. Leur mobilisation exemplaire témoigne de la solidarité qui unit notre communauté dans les moments difficiles. Toutefois, la situation demeure préoccupante pour les 10 compatriotes dont nous sommes toujours sans nouvelles. J’en appelle donc aux autorités consulaires comoriennes au Maroc afin qu’elles se joignent pleinement aux efforts déjà engagés par la communauté comorienne pour intensifier les recherches, renforcer la coordination avec les autorités compétentes et mettre tout en œuvre pour retrouver nos compatriotes disparus.

Question : Certains d'entre eux se trouvent emprisonnés et d'autres disparus comme c’est le cas aujourd'hui. Comment les autorités comoriennes réagissent-elles face à cette situation ?

S.L: Je préfère parler ici de ce qui devrait être fait plutôt que d'entrer dans une polémique. Lorsqu'un ressortissant comorien est détenu, porté disparu ou en danger à l'étranger, la protection consulaire constitue une obligation fondamentale de l'État. Les autorités doivent mobiliser leurs représentations diplomatiques, coopérer avec les pays concernés, identifier les personnes détenues ou disparues et accompagner les familles. Dans le dossier actuel, je constate avec satisfaction que la mobilisation de la communauté comorienne au Maroc et des étudiants comoriens a permis d'obtenir des informations importantes sur plusieurs jeunes. Cette mobilisation citoyenne mérite d'être saluée. J'appelle désormais les autorités consulaires et diplomatiques à renforcer leurs efforts afin que chaque jeune soit retrouvé, identifié et assisté.

Question : Quels sont les arguments juridiques que vous développez pour défendre ces jeunes, souvent arrêtés après avoir traversé plusieurs frontières sans papiers ?

S.L: Le droit international reconnaît aux États le pouvoir de contrôler leurs frontières. Mais il impose également le respect de la dignité humaine et des droits fondamentaux de toute personne, quelle que soit sa situation administrative. Notre action repose notamment sur le droit à la dignité humaine, le droit à l'assistance consulaire ; l'interdiction des traitements inhumains ou dégradants, le droit à un procès équitable, le droit à l'information de la famille, la protection particulière due aux mineurs et aux personnes vulnérables. Nous veillons également à ce que les procédures de détention, d'éloignement ou de refoulement respectent les normes internationales et régionales relatives aux droits humains.

Question : Pensez-vous que l'État comorien porte une responsabilité légale, ne serait-ce que par son inaction face au chômage des jeunes et à l'absence de perspectives ?

S.L: Sur le plan juridique strict, la question est complexe. En revanche, sur le plan politique, moral et institutionnel, un État a incontestablement le devoir de créer les conditions permettant à sa jeunesse de vivre dignement dans son pays. Lorsque des milliers de jeunes considèrent l'exil comme leur unique horizon, cela constitue un signal d'alarme pour toute la nation. La responsabilité n'est jamais celle d'un seul gouvernement ou d'une seule génération politique. Elle est collective et résulte souvent de décennies de dysfonctionnements économiques, éducatifs et institutionnels. L'urgence est aujourd'hui de construire des solutions plutôt que de rechercher des coupables.

Question : Les parents ne manquent-ils pas à leur devoir de protection en laissant leurs enfants entreprendre cette route mortelle ?

S.L: Je refuse de juger des parents souvent confrontés à des situations extrêmement difficiles. La plupart de ceux que j'ai rencontrés sont déchirés entre la peur de perdre leur enfant et l'espoir de lui offrir une chance de réussir. Ces familles sont souvent victimes du même désespoir que leurs enfants. La véritable réponse consiste à renforcer l'information sur les dangers réels de ces routes migratoires et à créer des alternatives crédibles au départ clandestin. Les parents ont un devoir de protection, mais la société et l'État ont également un devoir de protection envers les familles.

Question : Cette immigration clandestine organisée ne contribue-t-elle pas à vider le pays de sa jeunesse et de ses forces vives, aggravant encore le sous-développement ?

S.L: C'est effectivement un des grands paradoxes de notre époque. Les Comores investissent dans l'éducation et la formation de leurs jeunes, mais une partie importante de cette énergie humaine quitte ensuite le pays. Cette fuite des compétences, des talents et des forces productives affaiblit durablement les capacités de développement national. Un pays ne peut construire son avenir en perdant continuellement sa jeunesse. C'est pourquoi la question migratoire doit être abordée comme une question stratégique nationale et non comme un simple problème de sécurité ou de contrôle des frontières.

Question : Selon vous, quelle serait la réforme la plus urgente pour réduire ces départs : judiciaire, diplomatique, éducative ou économique ?

S.L: Toutes sont importantes. Mais si je devais en choisir une, je dirais la réforme économique. Lorsqu'un jeune dispose d'un emploi, d'une activité génératrice de revenus ou d'une perspective entrepreneuriale crédible, l'idée du départ clandestin recule naturellement. Cependant cette réforme économique doit être accompagnée d'une amélioration de l'éducation, de la gouvernance publique, de la transparence et de l'État de droit. Le développement est un ensemble cohérent. Il ne peut exister durablement sans confiance dans les institutions.

Question : Quel message adresseriez-vous à un jeune Comorien qui envisage de partir clandestinement ?

S.L: Je lui dirais d'abord que sa vie est précieuse. Aucun rêve ne mérite de mourir dans le désert, dans une prison étrangère ou au fond de la Méditerranée. Je comprends son désespoir, ses ambitions et ses aspirations. Mais je lui demande de réfléchir aux risques immenses qu'il encourt. Je lui demande également de croire en sa capacité à contribuer au développement de son pays. Les Comores ont besoin de leur jeunesse. Notre combat collectif doit être de transformer notre pays afin qu'aucun jeune ne soit contraint de choisir entre l'exil et le désespoir. La véritable victoire ne sera pas de voir partir nos jeunes. La véritable victoire sera de leur donner des raisons de rester, de réussir et de bâtir l'avenir des Comores.

La crise migratoire que vivent les Comores n'est pas seulement une question de frontières. C'est avant tout une question de dignité, de gouvernance, d'espérance et d'avenir. Chaque jeune disparu sur les routes migratoires est un rappel douloureux de notre devoir collectif de construire un pays où l'espoir soit plus fort que l'exil.

 

Propos recueillis par NAY

 


Les contenus publiés dans ce site sont la propriété exclusive de LGDC/HZK Presse, merci de ne pas copier et publier nos contenus sans une autorisation préalable.