La semaine dernière on a tous appris avec stupéfaction l’effondrement d’un immeuble de deux étages à la Coulée, au nord de Moroni. Bien que le phénomène ne soit pas très fréquent, certains ont réussi à prendre du recul connaissant l’anarchie à laquelle est proie le secteur du bâtiment. Pour essayer de comprendre ce qui pourrait entrainer une telle chute, votre journal s’est entretenu avec Ibrahima Ben Abbade, ingénieur en BTP et aménagement du territoire. Âgé de tout juste de 30 ans, Abbade travaille depuis fin 2020 pour EGT, une entreprise qu’on ne présente pas, et au sein de laquelle il a conduit plusieurs chantiers.
Question : Quelles sont les causes qui peuvent justifier l’effondrement d’une maison en dur ?
Ibrahima Ben Abbade : Selon la technologie de la construction d’une maison, plusieurs facteurs peuvent être à l’origine d’un effondrement. Le plus fréquent est lié sur la descente des charges. En effet, la descente des charges s’agit de l’étude de l’ossature de l’édifice, pour bien repartir les charges du haut du bâtiment jusqu’au sol. Cette étude est le jalon fondamental de toute construction, elle est d’ailleurs systématiquement dépendante du facteur climatique et géologique. Secundo, les qualités des matériaux de construction : le granulat, le ciment, le fer… Tous ces éléments ont des paramètres bien précis, et ils sont toujours utilisés suivant des mesures bien déterminées appelées dosage. Dès qu’on calcule mal le dosage sur le mortier et sur le béton, l’ensemble de la construction se trouve en danger. Pour finir, l’ancienneté de la maison. Une construction en dur a une espérance de vie moyenne de 50 à 100 ans. Plus l’édifice prend l’âge, plus les matériaux se décomposent et se relâchent. Donc, on peut bien dire que l’effondrement d’un édifice est loin d’être accidentel. Il survient par des causes bien précises à l’ordre technologique. Toujours est-il qu’avant l’effondrement, des fissures importantes surgissent dans les ossatures de l’édifice.
Question : À partir de quel moment faut-il s’inquiéter ?
IBA : Les ossatures d’une maison sont la dalle pleine, la poutre, les poteaux, mur porteur… et la fondation (semelles). Dès qu’on s’aperçoit dans une maison des fissures perpétuelles surtout au niveau des ossatures, il faut s’inquiéter.
Question : Qu’est-ce qui peut expliquer la survenue d’une ou plusieurs fissures au sein d’une habitation ?
IBA : En général les fissures sont dues aux malfaçons de constructions et à l’assistance d’un sol instable. Très souvent, ces sont les murs centraux et les poutres les plus fissurés chez nous. Il faut souligner que les îles Comores sont parmi des zones sismiques à basse fréquence à cause du fameux Karthala. D’après une étude, il est indispensable que dans nos soubassements il y ait un chainage ou une longrine, pour bien ceinturer l’édifice et le rendre bien homogène avant la pose des agglos.
Question : À Moroni Coulée une maison s’est effondrée récemment. Qu’est-ce qui pourrait expliquer le fait que seuls les deux étages ont été touchés, et non le rez-de-chaussée qui supporte toute la maison ?
IBA : A mon humble avis, le rez-de-chaussée a été conçu par un connaisseur, soit un architecte, un ingénieur, ou sinon un technicien supérieur. Effectivement, à première vue de la partie effondrée, l’homogénéité des matériaux de construction n’y est plus. Donc, l’effondrement était bien prévisible. On remarque aussi un grand déséquilibre de la continuité des poteaux porteurs.
Question : L’effondrement des étages a été partiel et non total. Des explications ?
IBA : Il est bien clair que la partie effondrée a été la plus mal conçue. Aussi bien au niveau dosage qu’au niveau de la descente des charges. Et j’ose dire que la partie restante [des étages] de la maison n’est plus à l’abri. C’est une question de temps.
Question : Pourquoi ?
IBA : La force de la maison n’est plus la même désormais. Garder cette partie de la maison, reste une option très dangereuse. Il serait préférable avant toute décision possible d’engager un spécialiste pour bien analyser l’ensemble de l’édifice, et aboutir à une option non dangereuse. A mon avis, et suivant les informations que vous venez de me communiquer car comme vous le savez je ne me suis pas déplacé sur les lieux, seul le rez-de-chaussée pourrait être gardé.
Question : L’infiltration d’eau est de plus en plus fréquente. À qui la faute ? Aux matériaux utilisés ou au maçon ?
IBA : Il ne faut pas se voiler la face. On est bien au courant que la construction en dur nécessite beaucoup de moyens financiers. Aux Comores on est loin d’être fortuné et notre façon de construire reste la même. La plus chère ! Déjà pour couler un béton en dalle pleine, il faut normalement le faire sans rupture. En effet, plus il y a des ruptures plus la pente qui fait que l’eau ne stagne pas et ne filtre pas a beaucoup de chances d’y être. Par aspect concret, il est impossible qu’un citoyen lambda aux Comores, pour une maison de 20 m sur 15 m, fasse couler un béton en 2 mois minimum. Il faut 12 mois…s’il est très sérieux. Donc, j’ose dire que le premier fautif est le propriétaire qui, à la base n’a pas les moyens suffisants pour acheter les matériaux adéquats et faire couler le béton en dalle pleine en harmonie.
Question : Vous êtes ingénieur en BTP et vous exercez aux Comores depuis quelques années. Sur une échelle de 10, à combien situerez-vous les maisons qui sont dans les normes de construction ?
IBA : La loi comorienne sur la construction reste obsolète depuis des longues années. Je dirais que seules les maisons qui ont fait l’objet d’un appel d’offre respectent les normes de la construction. Pour répondre à votre question, sur une échelle de 10, j’en donnerai 1 seulement.
Question : Aux Comores, existe-t-il un code de construction pour les bâtiments et équipements destinés à l’usage du public et/ou individuel.
IBA : Depuis 2011, une loi est mise en vigueur, et concernent l’étude des marchés, on utilise depuis toujours les normes françaises qui sont parmi les meilleures internationalement « NF DTU ».
Propos recueillis par Andjouza Abouheir
Les contenus publiés dans ce site sont la propriété exclusive de LGDC/HZK Presse, merci de ne pas copier et publier nos contenus sans une autorisation préalable.

© : HZK-LGDC