La Gazette

des Comores

Portrait de Oustadh Ashraf Ibrahim : Prêcher la vérité, même quand elle dérange

Portrait de Oustadh Ashraf Ibrahim :  Prêcher la vérité, même quand elle dérange © : HZK-LGDC

Dans un paysage religieux où certains sujets restent soigneusement évités, Oustadh Ashraf Ibrahim a choisi, lui, de ne pas détourner le regard. La semaine dernière, lors de son Dars à la mosquée, il a abordé un thème aussi sensible que douloureux : les agressions sexuelles aux Comores. Un sujet rarement traité publiquement par les chefs religieux.


Avec gravité, il a évoqué une réalité que beaucoup connaissent mais que peu osent dénoncer : des abus commis sur des enfants, parfois par des pères, des oncles, ou d’autres membres du cercle familial ; des jeunes filles victimes de femmes adultes ; des petits garçons réduits au silence. Selon lui, trop peu d’affaires parviennent devant la justice. Et lorsque c’est le cas, les procédures sont souvent fragilisées : certificats médicaux négligés, manque de considération pour la parole de l’enfant, condamnations qui ne sont pas toujours suivies d’effet. « Comment protéger nos enfants si nous fermons les yeux ? » interroge-t-il.

Né le 31 décembre 1971 à Dzahani 2, Ashraf Ibrahim grandit dans un environnement profondément marqué par l’enseignement religieux. Sa mère et sa grand-mère dirigeaient une école coranique. À la disparition de cette dernière, sa mère en prit la relève. Très tôt, il trace son propre chemin. Alors qu’il est en classe de troisième, il quitte les Comores pour l’Égypte. Un choix personnel, mû par la volonté d’approfondir ses connaissances. Il obtient son baccalauréat en 1990 au lycée Al-Azhar, puis décroche en 1994 une maîtrise à l’Université Al-Azhar, faculté de langue et traduction. De retour au pays en 1995, il est encouragé par l’ancien Grand Moufti Toihir Saïd Ahmed Moulana, à ouvrir un Dars. Professeur et initiateur, il commence à enseigner dès 1996. En 1997, il repart en Égypte pour deux années à l’Institut de recherche et des études arabes, où il obtient un DEA en sciences politiques. Il revient définitivement en 2000 et poursuit inlassablement son enseignement.

Musulman sunnite de rite chaféite, il affirme adorer Dieu à travers la doctrine de l’Imam Chafi‘i, tout en respectant les autres écoles juridiques comme Malik ou Ahmad ibn Hanbal. Pour lui, l’islam est venu « sauver l’humanité » à travers deux sources fondamentales : le Coran et la tradition prophétique. Mais Oustadh Ashraf ne se contente pas d’une lecture littérale. Il relie constamment ses Dars aux réalités sociales, économiques et politiques contemporaines. « Les débats inutiles n’ont pas de sens », estime-t-il. Selon lui, chaque problématique moderne qu’elle soit économique, sociale ou sanitaire possède des bases dans l’islam qu’il convient d’explorer avec intelligence et responsabilité.

Il rappelle que le Prophète (paix et salut sur lui) a instauré un État fondé sur la justice, le droit et l’organisation sociale. Il insiste également sur l’égalité spirituelle entre l’homme et la femme devant Dieu, malgré les différences sociologiques. Il aime rappeler qu’à l’époque prophétique, les femmes participaient activement à la vie de la cité, y compris lors des batailles. Marié et père de trois enfants dont deux filles et un garçon, il parle aussi en tant que père. « Si nous ne défendons pas tous les enfants, les nôtres ne seront pas protégés », dit-il. Pour lui, dénoncer les abus sexuels n’est pas une provocation, mais une responsabilité morale et religieuse.

Ce n’est pas la première fois qu’il aborde des sujets sensibles. Il assume cette ligne : contribuer à la cohésion sociale en affrontant les réalités plutôt qu’en les dissimulant. Il appelle les oustadhs, les responsables, les notables et tous ceux qui ont la parole à se concentrer sur ce qui renforce la société, au lieu de s’enfermer dans des polémiques stériles. Dans une société musulmane comme la nôtre, soutient-il, chaque réforme, chaque débat, chaque solution doit puiser dans les fondements de l’islam tout en tenant compte du contexte contemporain. À travers ses Dars, Oustadh Ashraf Ibrahim ne cherche pas la controverse. Il cherche la conscience.

Mohamed Ali Nasra

 

 


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