Le responsable du bureau Afrique de Reporters Sans Frontières, Arnaud Froger, persiste et signe : il n’y a pas de raison que les Comores ne retrouvent pas la place qu’elles occupaient auparavant. Et pour ce faire, il faut « une volonté politique ». Pour rappel, les Comores ont reculé de 9 points cette année, passant de la 75e à la 84e place sur 180 pays. De 2017 à aujourd’hui, le pays a perdu 40 points. Du jamais vu depuis 2013 que l’Union des Comores est entré dans le classement de RSF en 2013. Avant 2017, Moroni était en effet parmi les leaders de l’Océan indien et de l’Afrique subsaharienne en matière de liberté de la presse. Il faut dire que l’enlisement qu’on connait aujourd’hui est loin d’être une fatalité. C’est le résultat d’un choix politique. Si la disposition portant subvention aux médias privés, incluse dans le nouveau code de l’information actuellement en examen à l’Assemblée nationale, est retenue par les députés, elle aidera à remonter la pente. Aussi faudra-t-il que cessent les arrestations arbitraires, les ingérences éditoriales… Des recommandations que le responsable du bureau Afrique de RSF ne manque pas de souligner dans cet entretien exclusif accordé à La Gazette des Comores.
Question : Vous venez de publier l’édition 2021 du classement mondial de la liberté de la presse. Les Comores ont reculé de 9 places. Quels sont les éléments importants qui justifient cette baisse ?
Arnaud Froger : La première chose que l’on peut dire est que ça fait la deuxième année consécutive que la baisse est absolument significative et très importante. L’année dernière, moins 19 places était déjà la première baisse au monde. Cette année c’est la deuxième plus importante baisse. Et si on regarde la dynamique sur plusieurs années, les Comores ont perdu 40 places depuis 2017 (vous occupiez à ce moment-là la 44e position). Ça veut dire qu’il y a eu une dégringolade qui est extrêmement importante, l’une des plus importantes d’ailleurs au monde il faut le souligner. Et tout est en corrélation avec des remontées de terrain et des faits très précis qui ont eu lieu depuis quatre ans et qui se sont poursuivis l’année dernière à savoir un faisceau d’intimidations et de menaces, parfois d’agressions et d’arrestations arbitraires qui s’est maintenu en tout cas au cours de l’année 2020 à un niveau élevé. Il y a eu des arrestations, des garde-à-vue, des détentions arbitraires si bien que le syndicat dénonce désormais un phénomène de « nuit à la brigade » lorsque des journalistes se font interpeller dans le seul but soit d’identifier leur source, soit les contraindre à se taire. Les cas de Binti Mhadjou et Moinadjoumoi Papa Ali, des journalistes de l’ORTC qui ont été suspendues de l’ORTC, prouve l’ingérence dans l’audio-visuel public comorien.
Question : L’année dernière vous aviez estimé que les Comores pouvaient renverser la courbe. Il se trouve que le pays a perdu 9 points cette année, contre 19 l’année dernière, passant de la 75e à la 84e place. Pensez-vous que le rattrapage est toujours possible ?
Arnaud Froger : Je vais vous faire la même réponse que l’année dernière. La possibilité existe toujours. En tout cas, on l’espère. C’est une question de volonté politique. Encore une fois les Comores n’étaient jusqu’à il y a encore quelques années pas habituées à ce type de répression par son ampleur et par son intensité à l’égard de la liberté de la presse. J’en veux pour preuve le classement de 2017, les Comores étaient 44e. Ça veut dire que sur 180 vous êtes en gros dans le premier quart du classement. On pouvait même dire que les Comores étaient un des pays leaders à la fois dans l’océan indien mais plus généralement dans l’Afrique subsaharienne en matière de liberté de la presse, en tout cas de capacité pour les journalistes de faire leur travail. Les tensions politiques qui ont eu lieu depuis 4 ans (le referendum, les élections anticipées…) ont donné lieu à une recrudescence des exactions et de la répression des médias. Malheureusement on se rend compte que cela se poursuit au-delà même du caractère conjoncturel. Il ne faudrait pas que l’atteinte à la liberté de la presse devienne une tendance de fond et une nouvelle marque de fabrique dans un archipel qui n’était pas habitué à ça jusque-là. Et je tiens à préciser que ce n’est pas simplement l’analyse de RSF. D’abord ce sont des remontées de terrain de notre réseau et ensuite c’est un constat qui est partagé par le Syndicat national des journalistes aux Comores, lequel s’est quand-même structuré aussi à l’aune de la recrudescence des exactions. Et puis récemment l’ONU s’est même alertée de cette recrudescence des atteintes à la liberté d’informer et à la liberté de s’exprimer plus généralement par la voie de Michel Bachelet qui est la haute-commissaire aux droits de l’Homme. C’est donc un constat qui est partagé par les observateurs et les acteurs des médias aux Comores.
Question : Presque dans chaque édition depuis 2013 que les Comores sont entrées dans le classement, vous soulignez un manque de moyens des médias. Dans le nouveau code de l’information en examen à l’Assemblée nationale, une subvention est prévue pour tous les médias sachant que jusqu’ici il n’y a que les médias publics qui sont bénéficiaires. Étant fin connaisseur des médias en Afrique, quel critère d’éligibilité auriez-vous proposé pour bénéficier de cette aide si on vous avait demandé votre avis ?
Arnaud Froger : Si ces subventions vont effectivement à l’attention de la presse privée et pas seulement aux médias publics, c’est une très bonne nouvelle. Si ce code est passé, cette disposition sera favorable et sera de nature à renforcer l’environnement dans lequel évoluent les journalistes comoriens. Le niveau de soutien à la presse et aux médias indépendants est quelque chose qui est pris en compte. C’est quelque chose qui sera de nature à faire remonter cet indicateur-là pour les Comores. Quant aux critères, je crois qu’il faut que ça soit fait de concert avec les acteurs du secteur. C’est le meilleur moyen d’établir quelque chose qui soit à la fois inclusif et représentatif des médias sur place. Je pense que le Syndicat parait être une structure adéquate quant à la distribution de cette aide à la presse.
Question : Un dernier mot ?
Arnaud Froger : Encore une fois il n’y a pas de fatalité. Les Comores peuvent revenir à la place qu’elles occupaient. Il faut pour cela qu’il y ait une volonté politique. Il y a eu des pas encourageants malgré ce contexte difficile. Il y a eu plus d’ouverture à l’ORTC qui a été un peu brisée pas la suspension des deux journalistes l’année dernière mais il y a des choses qui vont dans le bon sens notamment cette aide à la presse privée que vous évoquez si jamais elle est adoptée. Il y a des journalistes qui ont eu peur pour leur sécurité qui ont fui l’archipel et qui sont revenus y travailler. Si tout cela s’accompagne d’une volonté politique de mettre fin notamment aux arrestations arbitraires des journalistes, de sanctionner ceux qui les agressent, et de mettre fin aux ingérences éditoriales. Il n’y a pas de raison que les Comores ne retrouvent pas la place qu’elles occupaient. Les clés sont entre les mains des politiciens et de ceux qui gouvernent. C’est à eux de savoir quelle politique ils veulent pour défendre l’information de qualité et la liberté de presse dans leur pays.
Propos recueillis par Toufé Maecha
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