Le statut du shikomori et son introduction à l’école primaire « dès la prochaine rentrée scolaire » alimente le débat dans les milieux linguistiques. Eliasse Ezaldine, un sociolinguiste comorien a accepté de répondre aux questions de La Gazette des Comores.
Question : Comment définissez-vous le shikomori ?
Eliasse Ezaldine : Comment je définis le shikomori ? Pour moi, il est tantôt l’ensemble des variétés linguistiques comoriennes tantôt chaque variété dialectale se définit comme shikomori sans recourir à une autre variété linguistique. C’est à dire, dans les pratiques langagières réelles, les locuteurs parlent le dialecte de leur localité d’origine. Puis sur le plan institutionnel et formel, chaque dialecte jouit d’un statut d’une langue nationale et officielle. Je peux m’exprimer en shingazidja, shindzuani ou shim’mwali dans le cadre officiel.
Question : pensez- vous que les trois ou quatre dialectes connaissent une représentation hiérarchisée ?
EE : La langue est un objet social. Elle vit et s’imprègne dans la société comme nous. Je ne peux pas donner une affirmation gratuite sur cette question car il faut mener une enquête pour évaluer si ces dialectes génèrent des positionnements à travers des représentions sociales. Cependant, on peut observer l’idée globalement et selon Bourdieu, l’économie et la densité influent sur les langues. Je voulais dire par là que dans un pays où le pouvoir est centré et concentré sur un même lieu, il est factuel que la variété linguistique parlée dans ce lieu exercera un pouvoir sur les autres.
Question : selon vous, quelle langue vous semble appropriée pour être représentative du shikomori ?
EE : Je peux dégager deux opinions dans cette question. La première est que sur le plan politique, l’Etat comorien se pencherait sur un pourcentage plus élevé du shingazidja pour plusieurs raisons entre autres économiques, politiques, sociales… Mais du point de vue linguistique, le shim’mwali se positionne à l’intermédiaire des autres dialectes donc il serait le moins difficile à standardiser. Il partage en commun avec les autres variétés dialectales un répertoire de vocabulaire.
Question : Que proposez-vous au sujet de l’introduction du shikomori à l’école ?
EE : Je propose que chaque île enseigne son dialecte. Ce projet d’introduction du shikomori a certes plus d’avantages que d’inconvénients puisque l’acquisition de la langue maternelle chez l’enfant facilite l’apprentissage ou l’acquisition des langues étrangères. En revanche, dire que le shindzuani ou shingazidja est la langue maternelle d’un enfant mohelien est discutable.
Question : Avez-vous des doutes pour ce projet ?
EE : Non. Ce n’est pas que ce que je m’évertue à expliquer ici. J’observe seulement qu’un tel projet qui s’intéresse au statut d’une langue ne peut pas se réduire à un travail rédactionnel de quelques manuels pédagogiques de grammaire (conjugaison, orthographe…). Il aurait fallu poser la problématique sur la pluralité linguistique aux Comores et les méthodes à retenir pour effectuer un travail sur le terrain afin de cueillir des réponses concrètes sur les pratiques langagières dans chaque île et les représentions sociales et linguistiques qui peuvent en découler. D’autant plus que nous ne devons pas tomber dans le piège de généralisation d’un dialecte. Cela risque de créer des tensions sociales et diviser encore plus le pays. Il est possible de ne pas sentir cette tension mais elle serait là en position latente.
Question : Paraît-il que vous êtes adepte du swahili et pourquoi ?
EE : Cette langue me passionne trop. J’ai commencé à l’aimer depuis le jour où au Maroc nous étions invités à passer un casting pour un film et j’étais très surpris lorsqu’un acteur américain nous avait interrogés sur nos compétences linguistiques. Il voulait des gens qui parlaient anglais et ou swahili. Ensuite aujourd’hui, plus de quarante pays africains parlent swahili. C’est une langue internationale. Pour moi, c’est du gâchis de ne pas en profiter sachant que le shikomori et swahili sont des langues utérines. Nous avons beaucoup à gagner avec cette langue. Je ne suis pas en train de dire qu’il faille abandonner le shikomori au profit du swahili. Non, pas du tout. Mais je ne vois aucun mal à l’intégrer comme langue officielle au côté du français, de l’arabe et du shikomori. Un pays peut avoir plusieurs langues officielles. Il faut savoir faire la différence entre une langue officielle et nationale.
Question : C’est quoi la différence donc ?
EE : Une langue officielle est celle désignée comme telle dans la Constitution. Elle s’impose à tous les services officiels de l’Etat : discours officiel, documents administratifs, parlement, tribunaux, administration, enseignement, l’international. Une langue nationale peut être aussi officielle mais celle-ci n’est pas forcément nationale. C’est le cas des Comores. L’arabe et le français sont des langues officielles mais ils ne sont pas des langues nationales. La langue nationale est celle du pays, langue maternelle. Elle intervient dans le cadre informel, à la maison, dans la rue. Elle est expansive et vernaculaire. Mais il existe des pays où la langue nationale est la seule langue officielle à l’exemple de la France.
Riwad
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