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Sommet de Nairobi : Comment Paris et Moroni veulent réinventer leur coopération

Sommet de Nairobi :  Comment Paris et Moroni veulent réinventer leur coopération © : HZK-LGDC

À la veille du sommet « Africa Forward » à Nairobi le 11-12 mai, l’ambassadeur de France aux Comores, Etienne Chapon, expose les nouvelles priorités de la relation avec Paris. Ce rendez-vous marque une étape clé pour substituer au modèle de l’aide classique un partenariat d’efficacité fondé sur l’innovation et la croissance. Infrastructures solidaires, soutien à la société civile et accompagnement de la Tech : le diplomate dresse le bilan et les perspectives d’une coopération en pleine mutation.


Question : Le sommet « Africa Forward » des 11 et 12 mai prochains à Nairobi mettra l'accent sur l'innovation et la croissance. Comment l'ambassade compte-t-elle concrètement décliner ces orientations aux Comores pour passer d'une relation d'aide à un partenariat « basé sur l'efficacité » ?

 

Etienne Chapon : Je crois qu’il faut revenir un peu en arrière. L'idée de renouveler le partenariat entre la France et les pays africains, c'est le discours de Ouagadougou du président Macron en 2017, où il avait appelé à un renouvellement profond des relations entre la France et ses partenaires africains. Ici aux Comores, on a eu une application concrète, et presqu’immédiate, avec le Plan de Développement France-Comores (PDFC) de 2019. Un moment pendant lequel la France et les Comores ont décidé ensemble que la France ferait des investissements solidaires sur un très large éventail de secteurs :  l'éducation et l'emploi, l'agriculture et l'environnement, la santé et les infrastructures, etc…Dès 2019 on est dans ce partenariat basé sur l’efficacité. On me dit parfois que ce partenariat manque de visibilité par rapport à d'autres partenaires qui construisent des bâtiments en dur. Pourtant, nous sommes aussi dans les infrastructures. Par exemple la rénovation de près de 50 écoles par l'AFD et Expertise France, la construction par l’AFD du siège de l'OCPR (Office Comorien des Produits de Rente) pour l'ylang-ylang, la vanille et le girofle, la construction prochaine de trois hôpitaux (Mohéli, Anjouan et Grande Comore). Mais il y a aussi deux projets emblématiques que je souhaite mettre en valeur : le projet d'Assurance Médicale Généralisée pour permettre aux plus démunis de se soigner gratuitement et l'acquisition d'un bateau important pour le transport de passagers et de marchandises entre les îles d’une capacité d'environ 180 passagers.

 

Question : Comment donner de la visibilité aux œuvres posées par la France ?

 

E.C. : D’abord en donnant de ma personne, en allant voir systématiquement sur place l’avancement des chantiers, en les montrant sur les réseaux sociaux et dans la presse, en insistant que ce sont des dons parce que parfois on me dit que nous endettons les Comores, mais aussi en donnant la parole aux Comoriennes et aux Comoriens qui bénéficient de ces programmes. Je pense que c’est quelque chose qu’on a lancé avec un certain succès depuis mon arrivée.

 

Question 2 : Quelle sera la contribution spécifique de la délégation comorienne à ce sommet ? La France appuie-t-elle des projets comoriens particuliers (économie bleue, transition énergétique) pour qu’ils soient mis en avant à Nairobi ?

 

E.C. : Le sommet Africa Forward c’est avant tout un sommet de chefs d’État. La délégation sera dirigée par le président Azali. Il y a aussi un volet société civile. Nous avons choisi de mettre en valeur deux secteurs : la diaspora avec Marouata Hadji, fondatrice de ComLink, mais aussi le représentant des Gardiens du patrimoine et de la culture de Domoni, pour soutenir le classement des médinas des Comores au patrimoine mondial de l'UNESCO. Ils sont invités par l’ambassade de France à y participer.

 

Question : Quel sera l'indicateur principal qui permettra de dire que le sommet de Nairobi a été une réussite pour la relation franco-comorienne ?

 

E.C. : J'espère que les représentants de la société civile reviendront avec plein d'idées après avoir échangé avec leurs homologues africains sur des expériences qui peuvent avoir été suivies sur ces pays-là. Pour la partie étatique, j'attends des échanges fructueux qui donneront un coup d'accélérateur à notre plan de développement France-Comores.

 

Question : Le sommet de Montpellier en 2021 soulignait le rôle de la jeunesse. Existe-t-il des dispositifs spécifiques pour accompagner les entrepreneurs comoriens dans la Tech ou la transition écologique ?

 

E.C. : Oui, c'est encore un peu balbutiant mais nous en appuyons déjà six dans le cadre du projet « Diaspora », spécifiquement dans le domaine de la Tech (comme le paiement en ligne). Pour la transition écologique, c'est une piste qu'il faudra creuser davantage.

 

Question : Vous évoquez souvent le renforcement du secteur privé. Quels secteurs prioritaires identifiez-vous pour les investissements français aux Comores dans les deux prochaines années ?

 

E.C. : On pense souvent aux grands groupes, mais je vois surtout une myriade de petits investisseurs de la diaspora qui lancent des projets dans le tourisme, la restauration, la finance, le bâtiment et la Tech. Ce sont les secteurs que j’ai identifiés et que nous aimerions accompagner dans les deux prochaines années. Notre idée est de créer un écosystème autour du projet des médinas sur le modèle de Zanzibar : utiliser le patrimoine culturel pour attirer le tourisme et développer autour la restauration et les transports.

 

Question : En parlant d’investisseurs venant de la diaspora, est-ce que vous avez pu identifier le nœud du problème qui fait que beaucoup d’entre eux finissent par abdiquer ?

 

E.C. : Je vois deux obstacles principaux. Parfois nos amis de la diaspora sous-estiment l’acclimatation culturelle et entrepreneuriale qu’il faut pour s’installer aux Comores. L’autre obstacle c’est le climat des affaires : il y a beaucoup de progrès qui ont été faits mais il y a encore parfois des difficultés avec les douanes et les impôts. Il y a un manque de transparence sur les règles du jeu en dépit de tous les efforts qui sont faits.

 

Question : Les Comores font face à des vagues de migrants venant d'Afrique continentale dont la destination finale est souvent Mayotte. Comment la France compte-t-elle accompagner Moroni pour lutter contre ce phénomène ?

 

E.C. : Ces migrants sont victimes de réseaux de passeurs sans scrupules. Il y a un intérêt commun à casser ces routes clandestines. Nous aidons déjà les garde-côtes comoriens (formation, matériel). Une piste de coopération est d'aider les Comores à conclure des accords de réadmission avec les pays d'origine (comme la République du Congo) pour permettre le retour de ceux qui le souhaitent.

 

Question : Suite aux révélations du journal Le Monde sur les opérations de contrôle maritime vers Mayotte, quelle est la position de la France concernant la sécurité des passagers ?

 

E.C. : La France est un État de droit. Les forces de l'ordre agissent sous le contrôle de leur hiérarchie et du juge. S'il y a des litiges ou des soupçons de mauvaises pratiques, les personnes peuvent faire appel à la justice.

 

Question : Environ 585 visas étudiants ont été délivrés en 2025, mais beaucoup signalent une hausse des refus malgré des profils solides. Comment expliquez-vous cela ?

 

E.C. : C’est un sujet qui me tient à cœur car les étudiants sont l’avenir et nous sommes particulièrement fiers que notre système d’enseignement supérieur reste attractif pour les étudiants comoriens en particulier les meilleurs d’entre eux. Les statistiques montrent plutôt une stabilité. 585 visas étudiants en 2025, c’est légèrement moins qu’en 2024. Parmi les difficultés qui peuvent y avoir au-delà du profil académique, il y a d’abord le niveau de français. On constante hélas que parfois il n’y a pas d’équivalence entre le niveau de diplôme et le niveau de français. Il y a aussi l’intérêt du projet d’études. Il y a des écoles en France qui se sont spécialisées dans l’accueil des étudiants étrangers et qui n’offrent pas une bonne formation. Donc là on considère que le projet n’est pas assez abouti. Et le troisième point, c’est la question des ressources. On a besoin de garanties solides. C’est d’ailleurs dans l’intérêt de nos enfants qu’ils aillent en France dans des bonnes conditions. Ces trois éléments expliquent qu’on en soit à un niveau d’à peu près 600 visas alors qu’il y a plusieurs candidats en réalité.

 

Question : Face aux critiques concernant le traitement des visas de conjoint français, l’Ambassade peut-elle communiquer les chiffres de l’année écoulée (demandes reçues / visas accordés) et préciser les mécanismes garantissant un examen strictement conforme aux critères légaux ?

 

E.C. : Un visa de conjoint est un visa de droit. Malheureusement il y a beaucoup d’irrégularités au moment de démontrer le lien matrimonial. Il y a des faux documents, ou alors des documents qui n’ont pas été établis dans les règles de l’art. Ce qui ne nous permet pas de démontrer le lien matrimonial. Il y a aussi hélas des réseaux de fraudes avec des mariages de complaisance et nous sommes outillés pour détecter ces irrégularités. C’est ce qui explique, pour la plupart du temps, le refus du visa de conjoint français. Je termine en disant que l’ambassade accompagne les Comores dans la modernisation de l’état-civil parce que nous considérons que tout n’est pas fraude. Il y a parfois un manque de savoir-faire.

 

Question : Que répondez-vous aux critiques de Me Fahmi Said Ibrahim envers votre consul ?

 

E.C. : Je pense qu’il ne serait pas convenable que je lance un débat avec un compatriote français. Je ne trouve pas acceptable qu’on critique le consul qui est un fonctionnaire qui obéit à des instructions, à une règlementation et en tout état de cause il est sous ma responsabilité. En tant qu’ambassadeur, j’ai un pouvoir hiérarchique sur lui. Je n’invite pas les gens à me critiquer mais si des critiques doivent y avoir, qu’elles soient adressées contre moi.

 

Question : On observe une présence très active de votre part au plus près des populations locales. À ceux qui considèrent que ce militantisme de terrain s'éloigne des usages diplomatiques habituels, que souhaitez-vous répondre ?

 

E.C. : J’espère qu’au 21e siècle plus personne ne pense que le travail d’un diplomate c’est de servir des petits fours dans une villa bien entretenue. C’était peut-être comme ça aux siècles d’avant. Mon travail en tant qu’ambassadeur c’est d’aller constamment sur le terrain, ne serait-ce que pour voir avec mes yeux ce que nous faisons. Donc je vais continuer à le faire. Et je m’autorise à penser que les retours que j’ai sur le terrain sont très positifs.

 

Question : Monsieur l’ambassadeur, la France observe-t-elle avec inquiétude les velléités diplomatiques de la Russie à Moroni ?

 

E.C. : Mon travail c’est un partenariat France-Comores. Et j’observe qu’il est solide, je dirais même incontournable compte tenu des liens humains, géographiques et de voisinage que nous avons, sans parler des valeurs communes. La France rejette les logiques de bloc, les logiques de prédations, le nouvel impérialisme. Je pense que ces pratiques auxquelles la France a tourné le dos sont en train tourner au vinaigre dans certains pays d’Afrique et il n’y a aucune raison de s’en réjouir parce que ce sont les populations qui pâtissent de ces aventures.

 

Question : Quel regard la France porte-t-elle sur la situation de l’ancien président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi et le gouverneur déchu d’Anjouan, Abdou Salami Abdou ? A-t-elle pu aborder ces sujets avec les autorités comoriennes ?

 

E.C. : Si je faisais le moindre commentaire public sur cette affaire en particulier, ça pourrait être considéré comme de l’ingérence.

 

Propos recueillis par Toufé Maecha

 

 

 


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